Mon pèlerinage vers le plaisir

1. Merci

Tout d’abord, et pour la première fois de ma vie, je tiens à me féliciter d’avoir eu le courage de me lancer dans ce parcours. De m’être accompagnée sans condition, sans jamais perdre ma compassion ni l’amour que je me porte, jusqu’à la fin de ce processus. Je tiens à honorer les peurs, les difficultés et les expériences traumatisantes qui m’ont appris à devenir celle que je suis. Et je tiens à honorer cette partie de moi qui a su faire émerger la douleur, et qui a même été capable d’accueillir les figures maltraitantes qui ont joué un rôle dans tout cela.

Aujourd’hui, je suis profondément reconnaissante envers cette partie de moi qui ne baisse pas les bras, qui ne croit pas à l’impossible, qui s’efforce d’être un moteur de croissance, afin de me libérer du traumatisme ancré dans mes cellules et de passer du statut de victime à celui de survivante. Je suis très reconnaissante envers cette partie de moi, car si je n’avais pas persévéré, je ne serais pas là aujourd’hui.

Mais je tiens également à me remercier d'avoir eu l'opportunité de découvrir un nouveau regard et une nouvelle expérience de la vie et de la manière de la vivre. Et ce regard me vient en grande partie de la découverte de la méthodologie du « Process Work » et de mon engagement total envers celle-ci. Je suis reconnaissante envers les personnes qui ont développé cette méthodologie, ainsi qu’envers celles qui me l’ont fait découvrir et transmise au sein des deux écoles où j’ai évolué tout au long de ce parcours : l’Instituto de Trabajo de Procesos et le Deep Democracy Institute. Merci à chacun des enseignants de m’avoir transmis votre passion et vos connaissances, et de vous être assis à mes côtés près du feu avec amour, afin qu’aujourd’hui je puisse me découvrir jour après jour à travers une nouvelle façon de vivre et de considérer la vie.

Et je dois donner un nom à mon corps, car cette expérience n’a pas été des plus faciles ; en effet, elle a été le théâtre d’épreuves intenses et douloureuses. Je lui rends hommage pour sa force et son désir d’être habité, pour sa sensibilité et ses capacités, ainsi que pour sa persévérance à trouver les moyens d’exprimer ce qu’il vit et de faire entendre sa sagesse, même si celle-ci est parfois à peine visible ou audible. Et parce que, malgré l’histoire qui y est inscrite, il continue à se régénérer et à se transformer pour aller bien. Et aujourd’hui, je peux lui dire que je te remercie, que je vois ta douleur, mais aussi ta force, ton courage et ta lumière.

Tout cela n'aurait pas été possible, ou aurait été bien plus pénible, sans toutes ces personnes qui m'ont soutenu, encouragé et accompagné sur ce chemin avec beaucoup d'amour.

Je remercie Andy Smith, mon principal allié dans ce processus, pour son soutien, sa touche de magie, l’intérêt qu’il a porté à ce projet et son aide qui m’a permis d’aller plus loin, ainsi que pour m’avoir aidée à traduire en mots mes intuitions. À Lily Vassiliu et Kate Jobe pour leur accompagnement et leur attention constants tout au long de ce parcours, pour avoir cru en moi à chaque instant et m’avoir aidée à cultiver le respect de soi. À Gill Emslie pour avoir toujours été là avec son amour et son soutien, et à Max Schupbach pour les opportunités qu’il m’a offertes en chemin et pour m’avoir appris que rien n’était impossible.

Et je tiens à rendre hommage à ma famille, qui, d’une manière ou d’une autre, a toujours été très présente tout au long de ce parcours, et qui a réussi, d’une façon ou d’une autre, à m’apprendre ce qu’est l’amour inconditionnel. À mes parents, pour m’avoir donné la vie et, malgré les difficultés, pour l’avoir fait du mieux que nous pouvions et savions. Pour avoir appris à s’aimer dans la souffrance et à apprendre, chaque jour davantage, à communiquer l’un avec l’autre.

Et cela a été important pour moi de pouvoir partager mon parcours avec mes proches, de leur faire découvrir mon travail et mon courage, et ainsi de rompre ce silence qui isole et fait tant souffrir. À toutes ces personnes qui, d’une manière ou d’une autre, ont pris soin de moi tout au long de ce chemin, renforçant ainsi cette figure de la bienveillance qui a été si importante.

Et je souhaite dédier cet ouvrage, d’une certaine manière, à tous ceux d’entre nous qui ont été victimes d’abus sexuels au cours de leur vie, afin de partager un peu de la solitude que cela recèle et de rendre le monde un peu plus lumineux.

1. Les débuts

a) Ce parcours et les raisons qui l’ont motivé : “ Le personnel, c’est le politique »1”

“ La meilleure façon de faire de la politique et de transformer le monde, c’est de révéler nos secrets les plus intimes. ”2 Arnold Mindell

Il s’agit d’une exploration de moi-même et de mon passé, qui est, par moments, très intime, et qui parle de moi et de mes expériences. Elle puise dans ma propre vie et aborde une partie de mon passé en lien avec mes expériences du plaisir, au sens large du terme. C’est un projet heuristique dans lequel j’explorerai les frontières entre le personnel et le collectif.3 en lien avec le plaisir, à travers l'exploration de ma propre histoire, de mes expériences corporelles, de mes sentiments et de mes sensations, et en utilisant les outils du « Processwork ». J'espère ainsi faire émerger mon processus personnel afin de donner un cadre à4 un enjeu social. Il s’agit d’un processus heuristique, car j’étudie ce sujet à travers des réflexions sur mon histoire personnelle et sur la manière dont le plaisir s’éveille – ou non – au moment même où j’écris à ce sujet et où je l’étudie. De plus, en utilisant les méthodes du Processwork et de l’« innerwork », ainsi que les retours provenant des différents niveaux de conscience, je bénéficie également d’un retour d’expérience de la part de mon superviseur et en collaboration avec lui. Tout cela contribue à garantir une méthode heuristique qui permet de s’immerger dans le sujet, d’en expliquer les enjeux et d’en résumer les thèmes.

Mon parcours poursuit un double objectif. L’un d’eux consiste à trouver les moyens de me libérer et de faire face à tout ce qui a lié mon identité à la souffrance et à la douleur. Je souhaite créer un nouveau récit pour la suite de mon parcours de vie, afin d’adopter une vision nouvelle et plus démocratique de mon expérience, tant vis-à-vis de mes voix intérieures que de ma prise de conscience de mes expériences, de manière à ne plus vivre sous la domination de ces voix critiques internes. Et mon deuxième objectif – tout aussi important – est qu’en mettant à nu mon expérience et en l’explorant, je puisse toucher d’autres personnes ayant vécu des expériences ou des difficultés similaires concernant ce que je définis initialement comme “ la capacité à s’ouvrir au plaisir ”.

Cette exploration s'adresse aux personnes qui s'intéressent au sujet ou qui évoluent dans le monde du « Processwork », qui constitue le point de vue et la perspective adoptés.

Cette méthodologie m’a notamment permis d’accueillir les différentes facettes de ma personnalité. Je vais donc commencer par accueillir ces différentes facettes qui sont présentes en moi alors que je m’engage dans ce parcours. Je souhaite accueillir ma force et mon désir de transformer les choses, ainsi que ma conviction que le changement est possible grâce à la prise de conscience. Je voudrais accueillir cette partie de moi qui a peur de rouvrir de vieilles blessures qui pourraient saigner à nouveau ; cette partie de moi qui a peur de se dévoiler, par opposition à celle qui estime qu’il est important de mettre des mots sur nos propres difficultés afin de transformer la collectivité. Je voudrais accueillir les parties de moi qui souhaitent écrire et vivre ce processus, ainsi que celle qui souhaite en finir au plus vite et ne pas y faire face du tout. Je voudrais soutenir cette multitude infinie de voix qui sont en moi, car elles méritent toutes leur place et d’être écoutées, même celles qui sont les plus marginalisées et réduites au silence, tant sur le plan social que personnel.

Dans ma vie, dans mon travail et plus concrètement dans cet article, j’ai souvent repensé à la phrase d’Arnold Mindell avec laquelle j’ai ouvert ce chapitre. C’est quelque chose qu’il a dit lors d’un cours à Portland il y a quatre ans et qui s’est gravé en moi. Elle m’a servi d’inspiration pour faire émerger ma vérité, pour révéler qui je suis, et pour m’ouvrir au monde dans toute ma plénitude, en acceptant ma nature comme faisant partie d’un tout. Cette phrase m’a aidé à comprendre qu’il était temps de donner la parole à notre douleur, aux histoires que nous avons vécues, aux secrets les plus cachés de chacun. Ce n’est qu’ainsi que les rencontres entre des personnes différentes peuvent construire un monde moins hostile, plus sincère, plus honnête et plus humain. Il est important de partager nos luttes intérieures ; ce faisant, nous constatons qu’elles sont courantes autour de nous et qu’elles allègent l’atmosphère.5. Cela fait partie de mon engagement dans le monde. Comme le dit Mindell : “ Le moi intérieur, les relations et le monde sont autant d’aspects d’un même processus communautaire ” (1995). Cette approche me permet de travailler sur des problèmes personnels, mais aussi d'aborder les questions politiques, sociales et culturelles auxquelles je souhaite donner une voix.

Tout au long de la rédaction de ce texte, j’ai dû me reconnecter au sens de tout cela, afin de ne pas me laisser emporter par les peurs, les tensions et les questionnements que suppose le fait de m’exposer et de dévoiler une partie de mon histoire.

Pour moi, le mot « plaisir » a toujours représenté un état largement inexploré et, à certaines périodes de ma vie, un mot dépourvu de véritable sens. C'est pourquoi je revendique cet espace dédié au plaisir, pour franchir le pas et pouvoir en parler librement, d'autant plus que j'ai été socialisée en tant que femme, et pour me connecter à la puissance et à la force que recèle ce mot.

Julie Diamond commence son livre “ Un chemin qui se trace en marchant ” avec ce paragraphe qui, pour moi, donne tout son sens à mon écriture :

Lorsque la vie nous réserve des épreuves douloureuses ou que les problèmes nous submergent, le fait de pouvoir donner un sens à ces difficultés est libérateur. Ces expériences transformatrices semblent souvent relever de la magie.

Diamond, 2004 : p. xi

Et avec cet espoir de transformation et dans une perspective téléologique6 Avec ce regard, je me lance dans ce voyage visant à approfondir ce pèlerinage vers le plaisir, dans le but de
aller au-delà de la conscience ordinaire7 pour découvrir des schémas, des tendances,
des formes et des couleurs cachées derrière ce qui apparaît à la surface. Ce parcours transforme ce qui était douloureux et difficile en terreau qui permettra de porter de nouveaux fruits ; grâce à un regard neuf, il perçoit et vit les mêmes choses d’une manière nouvelle. Convaincus que les obstacles, les défis et les situations complexes recèlent un véritable potentiel d'apprentissage, d'épanouissement et de transformation.

C'est ainsi que commence le voyage vers l'inconnu, vers une identité peu explorée, le “ revers ” d'une vie faite de souffrance, que je définis pour l'instant comme ” le visage d'une vie faite de plaisir ». Un voyage qui commence peut-être par un retour vers ce qu'on appelle « chez soi »…

Emprunter le chemin du processus d’épanouissement vous permet de vous aventurer au-delà des limites des idées préconçues, des expériences familiales et de l’identité ordinaire, tout en ayant le sentiment d’être sur la voie qui vous mène vers votre propre foyer. Suivre le cours du processus implique également d’accepter ce qui se passe à un moment donné, plutôt que d’y résister. […] Cela signifie que lorsqu’un obstacle ou une difficulté se présente, nous l’affrontons afin de découvrir quels changements ce défi est censé nous apporter. Il s’agit d’une attitude spirituelle qui cherche à découvrir comment notre être le plus profond s’harmonise avec tout ce qui surgit dans la vie quotidienne et comment cela nous empêche d’être victimes de nos expériences.

Diamond et Spark Jones, 2004 : p. 18

Les systèmes mécaniques présentent un comportement prévisible fondé sur le principe de cause à effet, mais dans les systèmes complexes, la théorie nous enseigne qu’il est impossible de prédire tout ce qui va se passer, car de nombreux acteurs interagissent les uns avec les autres. Ouvert à ce défi, j’aborde cette œuvre sans savoir ce qui va se passer au cours de ce processus, sans pouvoir en prédire les résultats, et en choisissant de suivre le cours naturel du processus, en m’appuyant sur ses signaux.8 et observer comment les chapitres, les enseignements et les émotions évoluent au fil de ma descente de la rivière, en me laissant porter par ses courants et par d’autres éléments. Je monte à bord d’un train appelé “ pèlerinage vers le plaisir ”, prête à voyager vers de nouveaux mondes, avec une destination que je ne connais pas encore clairement aujourd’hui mais que je sens au fond de mon cœur : ce voyage et les décisions qui l’accompagnent m’apportent quelque chose d’important. Je sais que le voyage ne sera pas facile et qu’il y aura des moments où j’aurai envie de descendre du train. Mais j’accepte l’arrivée des difficultés et la confrontation avec les systèmes de croyances9 et les conflits intérieurs, car j’ai la certitude que rien ne peut être pire que la lutte contre la vie et le plaisir, que j’ai vécue d’une manière ou d’une autre, sur le chemin déjà parcouru. Et en entreprenant ce voyage vers la prise de conscience, J'essaie de laisser derrière moi la victime de ces expériences afin d'endosser un nouveau rôle10, ou du moins plus créatif, avec davantage d'autonomie, une plus grande plénitude et une vision de la réalité plus large et moins partiale.

Il s’agit donc d’une décision personnelle importante, d’un engagement envers la vie, d’un changement de point de vue “ vers quelque chose que j’associe à la lumière ”, d’une autorisation à jouir et à être libre, du choix de la voie de la moindre résistance et de nager au gré du courant, vers la beauté… Je m’aventure dans un pèlerinage vers le plaisir… pour découvrir l’envers de la médaille et l’intégrer en moi, dans le but d’évoluer vers un être plus complet et de vivre ma vie dans ma plénitude.

Poussé par le besoin de donner un sens à mon existence, je fais du plaisir ma source d'inspiration pour prendre un nouveau cap dans la vie, et c'est ici que commence l'aventure…

Et j’aimerais vous inviter à voyager avec moi, mais je prévois déjà que, pour ma part, nous allons mettre de côté tous les jugements et toutes les exigences afin de nous ouvrir la voie…

b) Point de départ : aperçu du « Processwork »

Ce projet s'inscrit dans le cadre de la dernière étape de mes études en « Processwork » ou psychologie orientée vers les processus. Il s'agit d'un paradigme et d'une méthodologie issus de la psychologie jungienne, développés dans les années 70-80 par Arnold Mindell, analyste jungien et physicien. Mindell, en collaboration avec son groupe d'étudiants, a mené des recherches sur le développement de la théorie et de la pratique du « Processwork ».

Il s'agit d'une “ pratique de prise de conscience ” à plusieurs niveaux et multiculturelle qui aide les individus, les relations et les groupes à se découvrir eux-mêmes. Elle trouve des applications dans la psychothérapie, le leadership, le coaching, la médecine, la politique, l'art et le travail en entreprise.

Pour moi, la découverte du Processwork a été un cadeau qui m’a redonné vie. Je l’ai découvert à un moment de ma vie où ma souffrance et mon angoisse teintaient mon existence d’une couleur sombre et grisâtre. Et cette méthodologie a été comme un rayon de lumière venu d’ailleurs, capable d’apporter d’autres nuances à ma vie et de m’offrir une nouvelle perspective sur celle-ci. Ces dernières années ont été marquées par un long processus de prise de conscience, de confiance en mon expérience et de suivi de celle-ci, afin de continuer à me découvrir et à m’ouvrir à une vision nouvelle et plus démocratique de moi-même, de mon passé et du monde, en élargissant mon identité dans le but de devenir un être plus bienveillant et plus compatissant que celui que j’étais autrefois. J’ai appris en même temps à porter un regard moins partial et moins sévère sur les expériences, et à donner à mes convictions et à mon expérience un meilleur moyen d’aborder les difficultés rencontrées.

Ce paradigme nous apprend à croire en la sagesse cachée des aspects souvent ignorés et dérangeants de notre être, de nos relations et de notre environnement, ces aspects que nous avons tendance à mettre de côté. Nous recourons alors à différentes méthodes pour faire émerger ces expériences afin d’en révéler la sagesse, en intériorisant ces différentes facettes et en écoutant leurs messages, dans le but de favoriser l’intégrité du système.

Pendant de nombreuses années, j'ai eu l'impression de ne pas avoir ma place, de ne pas appartenir à cette planète. J'ai fini par comprendre qu'au sein du monde apparent, il existe d'autres sous-mondes ou mondes parallèles où je peux parfois me sentir davantage chez moi. Cela m'a aidé à trouver ma place.

Le « Processwork », entre autres choses, m’a permis d’accepter ma nature la plus profonde – une nature aventureuse et intense – avec plus d’aisance, de compassion et d’amour. Et une partie de ce parcours, de ce projet, concerne le lien avec mon moi le plus profond et mon chemin de retour vers moi-même.

c) Mes bagages et mes méta-compétences

Les bagages que j’emporterai avec moi joueront un rôle crucial dans ce voyage. Je m’emporte surtout moi-même, avec mon histoire et toutes ses couleurs et ses ombres, mes rêves et mes fantasmes. Mais il y a aussi quelque chose de très important à emporter, pour garantir la qualité de mon expérience tout au long du voyage, dans ce processus d’écriture, de réflexion, d’étude et de création. Il s’agit des outils, des compétences et, surtout, des méta-compétences.11, que j’ai apprises et développées au fil du temps. Elles m’aident à voyager plus légère, plus sereine et avec plus d’amour pour moi-même. Car avant tout, l’objet le plus précieux dans ma valise et pour ce voyage, c’est moi-même, et c’est l’occasion de m’apporter l’attention dont j’ai besoin, pour ensuite amorcer une transformation.

À cela s’ajoute le défi d’essayer de faire de ce chemin un chemin « à partir du plaisir » et non « vers le plaisir » ; ou d’essayer de découvrir comment s’y trouver, ou de s’y ouvrir. Sans me pousser, mais en lui laissant l’espace nécessaire pour être, au-delà des limites, des systèmes de croyances et des peurs.

Et avant de me lancer dans cette aventure, je tiens à reconnaître que je m’y engage avec beaucoup d’appréhension. J’ai le sentiment de m’exposer à un risque et, aujourd’hui encore, je ne sais pas comment je vais parvenir à mettre des mots sur ce que je ressens au plus profond de moi. Mais j’ai le sentiment de conclure un pacte avec le lecteur, dans lequel j’aimerais que nous prenions tous les deux des risques. Je suis prête à prendre ce risque et je vais parler de mon histoire, de mon passé, de ma vulnérabilité en tant qu’être humain, en tant que personne qui ressent les choses, et surtout en tant que femme. Une femme qui met son for intérieur à nu pour parler de sa douleur, de sa frustration, de ses combats, de ses abîmes de tristesse et de dépression, de ses traumatismes et des maltraitances subies, et de tout ce qui a laissé des traces. Mais pas seulement cela : un for intérieur qui parle aussi d’espoir, de lumière et de nombreux, tant de nombreux rêves qui ne demandent qu’à être vécus. Et en raison du caractère intime de tout cela, à travers ces écrits, j’essaie de créer un lien, une relation entre mes mots et ceux qui les lisent ; le simple fait de penser que c’est le cas m’offre une vision moins empreinte de jugement, et davantage remplie de compréhension et de compassion envers moi-même, une voix pour un monde meilleur.

Comme l’a déclaré Brigitte Vassallo lors d’une conférence : “ J’écris pour que mes cicatrices ne soient plus seulement les miennes ” (Barcelone, 2018)

Comme l'écriture naît de mon intimité, une prémisse importante sera le respect et la fidélité à qui je suis. Cela m'amène à ne pas vouloir écrire d'une manière particulièrement formelle, rationnelle ou intellectuelle, mais plutôt à explorer et à prendre du plaisir dans le processus créatif. Ce sera un processus d’apprentissage, qui me permettra de découvrir mes difficultés et mes capacités, tout en essayant de ne pas rester bloquée, de ne pas me cantonner dans une case ni de m’identifier excessivement à un schéma rigide de qui je suis, qui pourrait finir par m’opprimer.

Compte tenu de l'importance de la méthode, qui met l'accent sur le processus plutôt que sur le résultat final, une compétence essentielle que je dois développer sera compassion. La compassion envers moi-même en tant qu'écrivain. Amy Mindell évoque cette “ méta-compétence ” comme “ une qualité présente dans de nombreuses traditions spirituelles. C’est une capacité d’empathie particulière qui permet de comprendre et de ressentir l’univers du client ” (Amy Mindell, 1995 : 66) ; et dans ce cas précis, cette qualité s’appliquera tout particulièrement à la manière dont je m’observe et dont je me traite moi-même. Elle définit cette qualité comme « le fait de nourrir, de prendre soin et d’être à l’écoute des parties de nous-mêmes que nous aimons et auxquelles nous nous identifions, tout en accordant la même attention et en appréciant celles que nous n’aimons pas […] De plus, la compassion consiste à aider toutes ces parties à s’épanouir et à révéler leur nature et leur sens essentiels » (Amy Mindell, 1995 : 69)

Développer cette qualité a été essentiel pour moi afin de pouvoir aborder les problèmes complexes de mon passé, d’accueillir les difficultés avec bienveillance et moins de jugement, et surtout de ne pas me laisser submerger par mes critiques intérieures.12 et de pouvoir leur fixer des limites.

Le respect de toutes nos voix intérieures est une attitude profondément démocratique envers nous-mêmes, également connue, dans le cadre du travail de groupe, sous le nom de Démocratie profonde13. Il s’agissait là d’une étape indispensable pour dépasser mon identité première et éviter de me laisser emporter par ces forces tyranniques qui ont souvent tendance à me dominer et à m’opprimer. Dans mon travail personnel, la démocratie profonde a consisté à essayer d’accepter, de valoriser et d’accorder un pouvoir équilibré à toutes mes voix intérieures, à mes émotions diverses, à mes pensées et sentiments contradictoires, à mes mouvements subtils, etc. J’ai cherché à découvrir le message ou la contribution importante que chacun d’entre eux avait à offrir. Mettre en pratique la philosophie de la démocratie profonde est une tâche difficile, car il y a toujours des aspects de moi-même ou des autres que je préférerais simplement changer ou dont je voudrais simplement me débarrasser. Cependant, il est important et nécessaire d’intégrer et d’explorer les différentes parties qui émergeront comme des éléments d’un tout ; en essayant de développer un « aîné intérieur »14 ou un animateur capable à la fois d’accueillir et de respecter la diversité des points de vue afin d’accueillir ce qui se fait jour, sans porter de jugement.

Cette figure de facilitatrice devra souvent jouer un rôle de médiation et favoriser le dialogue entre les différentes parties. Il sera très utile de lui laisser un espace qui lui soit propre pour qu'elle puisse prendre en compte les différentes voix et accompagner le processus dans son ensemble, depuis une perspective plus détachée et moins impliquée, moins immergée dans le drame de la vie.

L'une des contributions majeures du Processwork réside dans cette ouverture à accepter des expériences rejetées et plutôt secondaires15, “ les aspects numineux et inexplicables de la vie qui constituent les germes potentiels d’une vie nouvelle et de la créativité ” (Amy Mindell, 1995 : 57), et qui peuvent nous offrir une expérience plus complète de la réalité.

Le “l'esprit du débutant” “ est une autre méta-compétence importante pour accueillir ce qui pourrait surgir en cours de route. Il s’agit d’une attitude zen : ” un esprit – ou peut-être un cœur – ouvert et impartial […] qui nous permet d’apprécier et de remarquer des événements en apparence insignifiants » (Amy Mindell : 82). Cela me permet d’adopter un regard plus libre et plus impartial, moins attaché et plus spontané, de sorte que je
peut explorer le processus secondaire16 sans m'attacher à ce qui existe déjà
des marques bien établies. Cette compétence m'est utile, tout comme curiosité, afin de découvrir de nouveaux aspects ou de nouvelles façons d'appréhender les faits et les sentiments, et en me permettant d'explorer chaque expérience comme une expérience unique.

Avant de commencer à écrire, j’avais clairement pour principe de devoir intégrer l’art et la créativité afin de développer ce processus, car c’est grâce à eux que j’ai souvent senti ma vie s’épanouir, devenir plus belle et plus riche. Et j’ai le sentiment que cela est étroitement lié à mon expérience du plaisir et au fait de m’accorder le droit de consacrer mon temps à créer et à apprécier l’art, ce qui représente un véritable défi pour mes détracteurs.

Le esprit créatif “ vous permet de vous connecter à ce que vous vivez, de ne faire qu’un avec cette expérience et de créer véritablement à partir de celle-ci. Vous n’êtes plus un observateur passif, mais une force vivante et créatrice au sein même de la nature ” (Amy Mindell : 135). C’est dans ces moments de créativité que je me sens libre, portée par l’énergie du jeu et du détachement, comme si j’étais une enfant innocente, sans préjugés. Ce sont des moments où la liberté et l’enthousiasme pour la vie s’épanouissent, et où quelque chose de nouveau apparaît au-delà de mon identité habituelle et de ma conscience, tel un pont vers d’autres mondes. Parfois, ce sont des instants qui me relient à l’essence même, à quelque chose qui dépasse l’explicable.

Et avec tous ces éléments essentiels au bon déroulement du processus, m’inspirant de la magie de l’alchimie, je les ai mis dans une marmite pour les faire cuire, dans l’espoir d’obtenir quelque chose qui ressemble à de l’or ou à quelque chose de similaire dans son essence.

Et avant de fermer la valise, Je n'oublie pas d'inviter mon critique à m'accompagner dans mon voyage. Mais cette fois-ci, je l’invite en tant qu’allié de choix, pour qu’il m’aide à mettre en lumière des détails et des problèmes qui, sans lui, pourraient passer inaperçus. Mais surtout, je le fais en négociant la place qu’il occupe et en redéfinissant soigneusement la nature de ma relation avec ces voix plus critiques.

d) Là où tout commence

“ La mort guide mon parcours ”

Il y a plus d'un an, après des décennies de profonde souffrance, des années passées à lutter sans relâche contre ma tendance à la dépression et après une quête intense pour tenter de comprendre mon existence, je me suis répété pour la énième fois : « Je dois changer de vie. » Mais Cette fois-ci, il ne s’agit pas de “ changer ma vie ”, mais plutôt de changer ma façon de voir et de ressentir ma vie.

À plusieurs moments de ma vie, la mort a frappé à ma porte, ou plutôt, c’est moi qui ai frappé à sa porte, pour tenter de trouver une issue à l’angoisse que je ressentais. J’avais besoin d’être au bord de la vie pour pouvoir l’aimer, l’apprécier à sa juste valeur et avoir envie de la vivre. Il m’a fallu un dernier coup dur pour prendre la décision de choisir le côté de la vie, de la lumière, du « oui », de l’abondance… ce que je pourrais désormais appeler le côté du plaisir.

Tout a commencé vers la fin de mes études, lorsque j’ai dû choisir le sujet de mon mémoire. La sexualité, le plaisir et la liberté des femmes étaient des thèmes qui me fascinaient depuis des années. C’étaient des sujets souvent présents dans mes conversations, mes préoccupations, et qui ont même marqué une partie de mes grandes luttes personnelles. À ce moment-là, une forte rupture émotionnelle s’est produite et, ce même jour, mon corps a lâché. Cela a entraîné une série de circonstances difficiles qui m’ont conduite, une fois de plus, à une profonde dépression, mais cette fois-ci aussi à une volonté de me frayer un chemin vers l’avenir.

À la suite d’un grave accident, j’ai dû subir une intervention chirurgicale. Le fait d’avoir été opérée sous anesthésie marque un avant et un après dans mon histoire. Il peut être difficile de comprendre pourquoi une intervention aussi simple suscite une telle peur. Mais pour les personnes qui portent en elles les traces d'abus subis, l'idée de confier son corps à des mains étrangères pour une intervention sous anesthésie, sans pouvoir le contrôler, peut être terrifiante. Ce fut un moment crucial d'abandon, où je ne pouvais qu'espérer que mon corps serait traité avec respect. Ce fut un tournant décisif : je ne pouvais qu’espérer et avoir confiance que mon corps serait traité avec respect. Cette fois-ci, quelqu’un d’autre que moi allait devoir faire preuve d’une grande vigilance, et je me retrouvais à endosser un autre rôle, moins familier, celui de la confiance et de l’abandon… Après l’opération, j’ai dû passer plusieurs semaines en fauteuil roulant, et pour la première fois de ma vie, j’ai fait l’expérience de l’immobilité physique, ce qui m’a permis de prendre clairement conscience de ma nature innée, tournée vers le mouvement. J’ai eu de nombreux jours pour réfléchir et méditer, et j’ai réalisé qu’une chose était certaine : Le jour où je remarcherais, je devrais emprunter un nouveau chemin, explorer de nouvelles voies. Je n’allais pas errer encore et encore sur les sentiers familiers de la dépression et des ténèbres. Il était temps de laisser derrière moi mon rôle de victime, temps d’adopter la posture de la survivante, afin de me redéfinir et de croire que je pouvais me débarrasser de mon ancienne identité, celle qui ne m’était plus d’aucune utilité. Considéré comme un processus, cela a réuni des éléments contradictoires : une partie qui réalisait qu’elle ne pouvait pas contrôler les choses et une autre qui allait de l’avant et se donnait les moyens d’emprunter une voie différente. J’ai compris que cela avait beaucoup à voir avec l’intégration de l’expérience d'être immobile !

Ces mois-là ont été difficiles, mais ma décision était prise : il était temps de prendre un nouveau chemin.

C'est à cette époque que j'ai commencé à prendre conscience que j'avais passé de nombreuses années dans un endroit où ma vie était plongée dans l'obscurité, et que le plaisir avait été absent de mon existence. J'ai donc choisi le mot plaisir comme sujet de recherche, et je me suis lancée dans une exploration pour découvrir ce que cela faisait de vivre le plaisir, de le nommer, de le ressentir et même de m’autoriser à en profiter. C’est ainsi qu’a commencé mon nouveau rôle.

Peu après m’être lancé dans cette aventure, j’ai eu l’occasion de me rendre en Indonésie et d’entreprendre ce que j’appelle mon “ voyage de plaisir ”. J’ai fait de ce voyage un défi personnel, car mes convictions tentaient de saboter cette aventure et de dénigrer l’idée de voyager dans le seul but de trouver du plaisir. Malgré les conflits intérieurs que ce défi suscitait, et sans savoir vraiment si j’allais être capable de tenir le coup pendant un tel voyage, j’ai pris mon sac à dos et je suis partie apprendre à simplement profiter de l’instant présent. Et c’est ce que j’ai fait pendant plusieurs jours, en affrontant mes critiques intérieures, sans trouver de satisfaction totale, mais en parvenant à ne pas me complaire dans la souffrance. Ce fut une quête complexe qui a suscité de nombreux sentiments désagréables, mais je les ai affrontés sans souffrir. Rien ne me semblait vraiment extraordinaire et j’étais en quelque sorte figée à l’intérieur, mais je me suis simplement laissée aller sans trop en demander à moi-même.

Et soudain, un jour est arrivé où ma vie a pris un tournant radical…

C'était une magnifique journée ensoleillée. Avec un nouvel ami, nous faisions le tour d'une petite île et les habitants nous offraient des sourires radieux et chaleureux dès que nos regards se croisaient. C'était fascinant de voir ce que ces gens du coin faisaient naître en moi ; je me sentais rempli de gratitude. Et entre deux sourires, la nuit a commencé à tomber sur cette minuscule île magique ; c'est à partir de cette expérience que j'ai écrit cette lettre :

Écrit pendant le trajet du retour :

J’étais parti en voyage d’agrément, avec pour seul objectif d’apprendre à vivre d’une manière plus axée sur le plaisir. Savoir s’imprégner du plaisir est une tâche qui peut sembler facile pour beaucoup, mais qui représentait pour moi une découverte et un défi totalement nouveaux. Et curieusement, de ce plaisir est né le pire cauchemar que j’aurais pu vivre : sentir que cette fois-ci, ce ne serait pas moi qui déciderais de vivre ou de mourir, mais que la nature déciderait à ma place.

Et avant de poursuivre, je tiens à préciser que, même si je raconte ici ma propre expérience, beaucoup d’autres n’ont pas survécu au tremblement de terre.

De cette expérience et de la promesse que j’avais faite, j’ai puisé beaucoup de force pour choisir la vie plutôt que la mort, pour m’engager plus fermement à rompre avec certaines tendances. Aujourd’hui, quelque temps plus tard, bien que j’aie vécu la terreur et l’agonie de ces longues heures d’attente, je suis profondément reconnaissant pour ce que la nature m’a enseigné. Cette nuit-là, la mort est venue à moi pour me relier à la vie, et ce n’était pas la première fois qu’elle me rendait visite, mais cette fois-ci, lorsqu’elle est apparue, l’option de la choisir était hors de question, une décision qu’il ne fallait pas prendre, même dans la plus grande agonie. Aujourd’hui, avec le recul, je peux voir comment, durant cette nuit d’angoisse extrême, bien que cela semble paradoxal, il y avait un léger sentiment de soulagement, le sentiment que tout ce que je pouvais faire, c’était attendre, que tout était hors de mon contrôle, qu’il n’y avait plus de combat à mener. À ce moment-là, mon identité de guerrière et de combattante s’est effacée. Oui, c’était un sentiment de soulagement, tant de fois désiré au cours de mon histoire, où la mort était imaginée comme le chemin vers la capitulation, vers l’abandon de la lutte, comme un répit face à tant de souffrances… Mais cette nuit-là, au moment où je voulais le plus vivre, il y avait un sentiment de liberté, de détachement, de m’en remettre à la vie. Peut-être que cela avait quelque chose à voir avec le plaisir ?

Vivre cette expérience où la mort apparaît comme un guide de vie à travers les synchronicités18:

Les enseignements anciens et chamaniques parlent d’acquérir la sagesse à partir des synchronicités, c’est-à-dire en étant à l’écoute de l’environnement. En prenant au sérieux les événements extérieurs inhabituels et en croyant même à vos propres mensonges, vous vous rapprochez de vos mythes personnels. Si vous ne le faites pas, la mort elle-même devra bouleverser votre conception de qui vous êtes et vous forcer, pour ainsi dire sous la menace d'une arme, à vous résigner et à suivre le cours naturel des choses.

Mindell, 2017 : p. 14

Cette expérience m'a amené à intituler cet article “ Le pèlerinage vers le plaisir ”, dont le thème central est le plaisir de vivre.

3. Sur le chemin du plaisir

a) Bref aperçu historique

Le plaisir peut être un concept théorique abstrait et diffus, car il renvoie à la subjectivité de chacun et repose sur les sens et l’expérience de chaque individu. Mais lorsque nous parlons de plaisir, nous avons bel et bien une image sociale, une certaine idée ou expérience de ce qu’est le plaisir. Dans ce chapitre, je vais tenter de définir ce sur quoi nous pourrions nous mettre d’accord quant à la nature du plaisir. Et je commencerai par m’appuyer sur la définition de Wikipédia, qui présente le plaisir comme lié à la satisfaction d’un besoin.

Plaisir peut être définie comme une sensation ou un sentiment positif, agréable ou euphorique, qui, sous sa forme naturelle, se manifeste lorsqu’un individu conscient satisfait pleinement un besoin : boire, en cas de soif ; manger, en cas de faim ; se reposer (dormir), en cas de fatigue ; avoir des relations sexuelles, pour assouvir la libido ; le divertissement, en cas d’ennui ; et les connaissances (scientifiques ou non) ou la culture (différentes formes d’art), pour pallier l’ignorance, satisfaire la curiosité et répondre au besoin de développer ses capacités. La nature associe généralement la sensation de plaisir à un bénéfice pour l’espèce, et la philosophie la classe parmi les différentes formes possibles de bonheur.

https:// es.wikipedia.org/wiki/Placer , 07.05.2019

Si l'on se penche sur l'étymologie de ce mot, selon le Dictionnaire de l'Académie royale de la langue espagnole, le mot “ plaisir ” vient du latin placer (pour faire plaisir ou procurer du plaisir). 2. m. Joie ou plaisir physique ou spirituel procuré par l'action ou la perception de quelque chose qui plaît ou qui est considéré comme bon.

Pour parler du plaisir, je dois voyager dans le temps, car ce concept a été interprété de différentes manières selon les contextes socioculturels et les époques. En gardant à l’esprit qu’il ne s’agit pas ici d’un projet de recherche quantitatif objectif, mais plutôt d’un projet heuristique, je me permettrai de faire des sauts dans l’histoire. Je vais exposer brièvement comment différents auteurs qui se sont penchés sur ce concept ont pu le définir.

Pour entamer cette vision panoramique, je souhaite partir de la culture grecque, car il s'agit d'une culture qui a exercé une grande influence sur la pensée occidentale et qui s'est développée autour du plaisir.

La mythologie grecque regorge de dieux et de déesses, de demi-dieux, de héros et d’héroïnes, tous animés par de nombreuses aventures amoureuses et infidélités. Ces modèles et ces références étaient imités par la société. Le comportement de ces personnages mythologiques était guidé par le plaisir, ce qui a contribué à sa légitimation sociale. Mais il est important de ne pas oublier que cette expérience ou cette conception du plaisir relevait des classes supérieures, et constituait donc un privilège réservé à une poignée de personnes.

Dans les œuvres de Platon et des sophistes, le plaisir occupe une place centrale. Ils présentent le plaisir comme un bien éthique, et défendent la nécessité de le cultiver, de le protéger et même de le normaliser.

Dans la culture grecque, les sophistes ont été suivis par Épicure et les hédonistes. Les épicuriens avaient pour objectif d’atteindre l’absence de douleur, l’individu devant renoncer à tout ce qui cause la douleur et la souffrance. Pour les épicuriens, la clé de l'épanouissement résidait dans la gestion intelligente du plaisir et de la douleur, en cultivant l'ataraxie (l'absence de troubles de l'âme), tout en sachant que l'excès de plaisir pouvait conduire à la douleur.

Le mot “ hédonisme ” est dérivé de la racine hedoné qui signifie “ plaisir ” et le suffixe -isme qui exprime la “ doctrine ”. Par conséquent, “ L’hédonisme est une doctrine philosophique qui considère le plaisir comme le bien suprême de la vie humaine. ” (Wikipédia) Mais dans le même temps, le principe de plaisir doit être maîtrisé afin de développer un esprit non névrotique.

Jusqu'au milieu du XXe siècle, les philosophes ont abordé la nature du plaisir en s'intéressant principalement à l'hédonisme. (Oxford Encyclopedia of Philosophy 1995 : 834).

On ne peut ignorer à quel point ces courants philosophiques ont été influencés par l’essor du christianisme. Celui-ci évoque un Dieu omniprésent, qui observe tout, engendre la culpabilité et introduit les notions de péché, d’interdit et de châtiment. Au départ, le christianisme s’inspirait de la philosophie grecque et privilégiait l’esprit par rapport au corps. Ce n’est que plus tard que la vision chrétienne de la sexualité a été radicalement remaniée : avec la tentation d’Adam au paradis, lorsqu’il “ accepte la proposition d’Ève ”, le désir sexuel est pour la première fois associé aux origines du péché. C’est à ce moment-là que la sexualité humaine est envisagée dans le seul but de la procréation et dans le cadre du mariage. Cette association entre sexualité et péché a régit la doctrine sexuelle chrétienne pendant plus de mille ans, et aujourd’hui encore, nous vivons sous le joug de ces préceptes qui structurent l’inconscient collectif et social. Paraphrasé d’après (https:// www.nuevatribuna.es/articulo/historia/sexualidad-mundo-cristiano/ 20170918123834143458.html)

Permettez-moi à présent de faire un bond dans l'histoire. Avec l'humanisme et l'avènement de la modernité, la science a pris une place prépondérante, et la notion de plaisir a été conditionnée, comme l'ont montré Schopenhauer, Marx, Freud et tous les soi-disant philosophes de “ l'école du soupçon ” par exemple, par l’avènement du capitalisme et des sociétés libérales. Ces philosophes sont qualifiés ainsi en raison de leur remise en question des fondements de la philosophie occidentale, et notamment du rôle de la raison. Pour Freud, la raison n’est qu’une partie de l’esprit, et elle est très réduite par rapport à l’inconscient. Il a formulé l’idée du “ principe de plaisir ” par opposition au “ principe de douleur ”, suggérant que dès la naissance, les êtres humains ont tendance à rechercher instinctivement le plaisir.

Le principe de plaisir est l’un des deux principes qui, selon Freud, régissent le fonctionnement psychique : l’ensemble de l’activité psychique vise à éviter le déplaisir et à rechercher le plaisir. Le déplaisir étant lié à l’augmentation des charges d’excitation, et le plaisir à leur diminution, le principe de plaisir constitue un principe économique.

Wikipédia, 12 septembre 2019

Du point de vue de Jung, cette énergie psychique serait également le point de départ qui permet aux individus de rechercher le plaisir et d’atténuer les conflits dans diverses situations.

Et il semble que toutes ces visions philosophiques et psychologiques du plaisir ne soient pas que de simples hypothèses, mais qu’il existe également une explication scientifique à cela, qui démontre que le cerveau est conçu pour rechercher le plaisir. En règle générale, le fait de faire quelque chose d’agréable provoque la libération de dopamine, une substance chimique, par les neurones. Cette libération procure une sensation de bien-être et suscite l’envie de répéter l’action encore et encore.

Avec l’émergence des sociétés libérales et postmodernes, le plaisir est devenu quelque chose de plus éphémère, lié au désir de consommation et au capitalisme, non seulement économique mais aussi culturel, dans lequel chaque personne est une petite entreprise dans laquelle il faut investir pour être constamment à la page, informé, en forme… Être heureux semble être une sorte d’obligation, et les valeurs dominantes deviennent la réussite, la reconnaissance sociale et le bien-être constant… À l’inverse, la tristesse, l’angoisse, la vulnérabilité, la douleur et le mécontentement sont rejetés et mis de côté, rendus invisibles, voire considérés comme les symptômes d’une maladie. Être heureux semble justifier de tout mettre en œuvre et, à l’inverse, engendre un fardeau de peur et de culpabilité si l’on se sent triste. Il semble que certains états d’esprit soient plus socialement acceptables que d’autres, déterminant ainsi certaines attitudes et certains comportements. Comme on peut le constater actuellement sur les réseaux sociaux, ce mode de vie fait de nous les esclaves de ce soi-disant bonheur.

Au vu de toutes ces informations issues de l'histoire et de la science, on pourrait dire que le plaisir est un objectif à atteindre pour réussir. Cependant, il doit en même temps être maîtrisé, car il semble potentiellement dangereux.

Je trouve intéressant de voir comment la notion de plaisir a évolué au fil de l’histoire et comment elle continue de se transformer jusqu’à aujourd’hui. On pourrait dire que le plaisir doit être replacé dans son contexte, dans la mesure où il s’inscrit toujours dans un cadre socio-économique et historique. C’est pourquoi je vais aborder et réfléchir à la notion de plaisir en m’appuyant sur mon propre contexte culturel, mon environnement, mes expériences, ainsi que ma vie et mon passé.

J’ai du mal à trouver une définition claire ou concrète du plaisir, une définition avec laquelle je me sentirais à l’aise. Mais le fait de mener des recherches sur le sujet et d’avoir un bref aperçu historique de l’évolution de ce concept m’a ouvert à de nouvelles façons de penser et à différents points de vue. Je me rends bien compte que parler de plaisir, c’est comme parler de la manière dont nous fonctionnons au niveau social par rapport à nos libertés, à la gestion de nos besoins, à la connexion avec notre essence profonde et avec notre corps… Et le contexte historique me rappelle également la myriade de questions que recouvre le terme “ plaisir ”.

b) Santé et plaisir : rôles et forces au sein du système capitaliste

Notre système social dominant tente de dissimuler la souffrance et les conflits […] Le monde démocratique est accro à la paix et à l'harmonie ; la plupart des gens se servent de leur statut19 et des privilèges pour éviter les conflits. Les médias se concentrent sur les personnes en situation de conflit d'intérêts, mais c'est le système qui empêche de larges groupes de personnes de se rassembler pour travailler sur leurs problèmes communs.

Mindell, 1995, p. 193

Comme le dit Mindell, en tant que société, nous évitons tout ce qui peut perturber notre vie, qu'il s'agisse de conflits relationnels ou de tout ce qui peut être source de gêne physique et nous éloigner du bien-être.

Si l’on examine cette invitation à mettre la douleur entre parenthèses et à éviter tout ce qui ne conduit pas au bien-être – objectif poursuivi par certains philosophes tels que les épicuriens –, on peut observer des héritages évidents dans la gestion et la prévention de la douleur et de la maladie. Si les symptômes sont des signaux d’alarme envoyés par le corps, le modèle social dominant consiste à masquer ces symptômes afin que le trouble disparaisse. On ne s’intéresse pas au message que ces symptômes peuvent transmettre au corps ; l’objectif premier est de s’éloigner de tout ce qui génère une gêne ou un malaise, que ce soit sur le plan physique ou mental. Cette promotion de l’absence de souffrance nous conduit à nous surmédicamenter pour masquer les symptômes, ce qui est également aggravé par la nécessité de pathologiser tout ce qui peut s’écarter de la norme stricte, avec une fixation sur la dualité entre santé et maladie.

Dans son ouvrage “ La santé dans la maladie – La maladie dans la santé ” (2014), Pierre Morin propose un antidote à cette société hypermédicalisée et pathologisante. Il nous offre un regard neuf sur le concept classique de la santé : une vision plus large, moins biaisée et moins oppressante de notre expérience. Morin explique comment notre vision de la santé a réduit notre bien-être général en dissociant l’expérience et la maladie du contexte de la vie relationnelle de chacun ; en marginalisant et en privant de pouvoir ceux qui sont différents ou qui ne peuvent être guéris ; et surtout, en nous coupant du sens des symptômes et de l’immense sagesse qu’ils apportent au processus de développement de la personne.

Les symptômes physiques ne sont pas nécessairement pathologiques, c'est-à-dire qu'ils ne constituent pas simplement une maladie qu'il faut réprimer, guérir ou dont il faut se remettre. Les symptômes sont des états potentiellement significatifs et porteurs de sens.

Mindell, 2006, p. 11

Morin distingue deux façons d'envisager la santé : celle que nous connaissons déjà et qu'il définit comme la “ petite santé ”, centrée sur les déséquilibres des aspects mécaniques (tension artérielle, cholestérol, glycémie…), qui considère le corps comme une machine susceptible de tomber en panne ; et la “ grande santé ”, un terme introduit par le philosophe Nietzsche, qui offre un regard nouveau dans lequel la “ petite santé ” est incluse, mais auquel s’ajoute une autre dimension de sens et de finalité. Il nous explique comment le corps rêve et comment, en écoutant et en suivant ses signaux, il révèle des vérités profondes sur ce que signifie être humain et ce que signifie se sentir bien. (https:// www.youtube.com/watch?v=2FD5_qFRcpY)

La vision de la santé véhiculée par notre culture dominante exclut de nombreuses personnes en les considérant comme n’étant pas en bonne santé. Lorsque nous marginalisons certains aspects de la santé, nous exposons les gens à la dévalorisation, nous nuisons à leur bien-être et augmentons leur stress, et surtout, nous passons à côté d’un immense potentiel, d’une force et d’une puissance considérables pour notre communauté en nous conformant à la norme.

Le “ Processwork ” parle de « médecine arc-en-ciel ». Il s’agit d’un paradigme qui tient compte des étiquettes, car celles-ci nous renseignent sur ce qui se passe réellement. Mais l’expérience subjective de la personne et ses symptômes revêtent tout autant d’importance, car on part du principe qu’il existe une énergie qui cherche à s’exprimer à travers le corps. En validant cette expérience et en lui permettant de s’exprimer, les symptômes peuvent être soulagés ou non, mais dans tous les cas, cela devient un canal20 d’information et de prise de conscience. Dans cette perspective, les symptômes font ressortir une énergie qui ne disparaît pas, quelle que soit la quantité de médicaments que l’on y oppose. Cette énergie a un message important à nous transmettre. Si elle ne peut s’exprimer à travers le corps, elle cherchera d’autres voies. Il s’agit d’une vision téléologique, dans laquelle nous nous intéressons au “ pourquoi ” : le message caché derrière ce qui nous arrive.

La médecine arc-en-ciel englobe à la fois le temps et l'espace réels de la réalité physique, ainsi que les niveaux oniriques de la réalité psychologique du corps. Elle intègre des éléments de la médecine classique tels que l'anatomie, le diagnostic, la pharmacothérapie, la chirurgie, la biophysique, etc., ainsi que des pratiques médicales alternatives faisant appel à l'expérience subjective, aux schémas oniriques et à tous les niveaux de
conscience21

Morin et Reiss, 2010 : 24

Dans le Processwork, nous n’avons pas besoin de tests objectifs pour valider les expériences ; ce qui nous intéresse, c’est la subjectivité de l’expérience. Et nous comprenons que le corps n’est pas un élément mécanique, mais un instrument qui modifie ses tonalités de lui-même et qui ne peut être compris que dans le cadre d’un processus.

​b.1) Dépression et stress : les ennemis du plaisir

Il est important de souligner que le plaisir a un effet mesurable sur la santé humaine, car il constitue l’un des moyens de lutter contre le stress et la dépression, deux des maux de la société capitaliste.

Pour parler du plaisir, il me semble important d'évoquer la dépression et la santé dans la société actuelle dans laquelle nous vivons. Si l'on remonte à la racine étymologique du concept de dépression, on constate qu'il provient du terme latin dépression ce qui signifie « oppression », « rétrécissement » ou « découragement ». (https://es.wikipedia.org/wiki/Depresión)

Chaque époque est marquée par certaines maladies en fonction de son contexte sociopolitique. Le philosophe Byung-Chul Han, dans son ouvrage sur la société de la fatigue (2012), écrit que si, par le passé, les discours sur la santé étaient centrés sur les problèmes viraux et bactériens, au XXIe siècle, c’est la santé mentale qui occupe désormais le devant de la scène, avec des maladies telles que la dépression, le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, le trouble de la personnalité limite ou le syndrome d’épuisement professionnel. Si, autrefois, il existait une distinction entre l’intérieur et l’extérieur, où les bactéries incarnaient l’ennemi, aujourd’hui, l’ennemi réside en nous. Nous sommes attaqués par nous-mêmes, par les exigences irréalistes que nous nous imposons et qui nous conduisent parfois même à nous exploiter, sous le faux prétexte d’une sensation de liberté. Et il évoque un false sentiment, car nous pensons que, puisque les exigences ou la contrainte viennent de l’extérieur, nous sommes libres, mais ce n’est pas vraiment le cas. Et selon Byung-Chul Han, ces maladies sont dues à la liberté d’action et à l’excès de stimuli. Il évoque la violence ou l’excès de Positivité, compris comme l’excès de communication, de surproduction, de travail, de loisirs ou de surperformance sexuelle… un excès qui pousse l’individu à s’effondrer face à tant d’excès. Autrefois, la violence venait d’endroits lointains ou étrangers ; aujourd’hui, elle provient des multiples choix et activités que le système nous propose, engendrant asphyxie, saturation et épuisement.

La dépression est la maladie d'une société qui souffre d'un excès de positivité. Elle reflète cette forme d'humanité qui mène une guerre contre elle-même.

Han, 2012

Han parle de la dépression comme d’une maladie emblématique de la société actuelle, et explique comment elle est provoquée par l’angoisse de la performance (un processus dont je me sens, dans une certaine mesure, affecté au moment où j’écris ces lignes, et parfois de manière plus générale dans ma vie). Il existe aujourd’hui un système de croyances selon lequel tout peut être accompli à force d’efforts, ce qui alimente les exigences que l’on s’impose à soi-même. C’est un système qui engendre à la fois des victimes et des bourreaux : nous nous asservissons dans la quête de l’épanouissement ou des moyens de consommation, en laissant de côté la réflexion et l’ennui.

La complainte de la personne dépressive, « Rien n'est possible », ne peut s'exprimer que dans une société qui croit que « rien n'est impossible ».

Han, 2012 : p. 31

Han affirme que “ la dépression se déclenche dès l’instant où le sujet de la performance n’est plus en mesure d’en faire davantage ” (2012 : 31). Cela suggère que la dépression pourrait survenir comme un processus secondaire, se présentant comme une voie d’échappatoire face à une situation insoutenable. Une situation dans laquelle nous ne sommes pas en mesure de fixer des limites à nos propres exigences et à celles du système, que ce soit au nom de l’épanouissement personnel ou en raison du système capitaliste et de la société de consommation. Les états dépressifs ont tendance à apparaître à la suite d’une oppression de longue durée, et l’on pourrait dire qu’ils surgissent comme des alliés porteurs d’un message destiné à nous aider dans notre processus d’épanouissement.

De nos jours, la dépression est un phénomène très répandu qui peut toucher n’importe qui. Elle peut se manifester lors de moments de transition dans votre vie, lorsque vous traversez des changements structurels ou émotionnels provoqués par certains événements. Et en tant que société, nous avons tendance à la réprimer, à la marginaliser et à éviter de nous en occuper, car elle nous dérange. En Europe, la psychiatrie, et donc la santé mentale, est actuellement régie par un manuel de diagnostic, le DSM-5, qui classe les troubles et les maladies mentales. La grande majorité d’entre nous pourrait, à un moment ou à un autre de sa vie, se voir attribuer l’un des nombreux diagnostics du DSM. Nous vivons dans une société qui étiquette et pathologise ; elle définit ce que nous devrions ressentir, en nous classant entre les pôles du bien et du mal, du normal et du pathologique, et donc aussi entre ceux du plaisir et du déplaisir.

Cette vision catégorique de la médecine allopathique nous indique en quelque sorte qu’il existe un problème dans le domaine de la santé mentale. Se voir attribuer un diagnostic ou une étiquette peut susciter de la peur, même si, dans certains cas, cela peut aussi être un soulagement. Le problème est que, bien souvent, la “ solution ” proposée est d’ordre chimique et ne constitue qu’une solution partielle à un problème plus vaste. L’un des atouts majeurs du Processwork réside dans sa capacité à intervenir sur ces différentes dimensions.

Le « Processwork » nous enseigne que les dépressions sont des états marginalisés en nous qui font partie du mythe de notre vie. Elles font partie de nous et, si nous ne les acceptons pas, elles deviennent une question de vie ou de mort. Elles sont comme un rêve récurrent.

Sur le plan clinique, il existe différents niveaux et types de dépression : il s’agit de catégories qui peuvent nous aider, dans une certaine mesure, à comprendre chaque cas ; cependant, ce qui est intéressant, c’est de pouvoir mettre en lumière les symptômes, cette dépression subjective que chacun d’entre nous vit.

Le « Processwork » aborde ces états avec objectivité, en reconnaissant leur existence et le fait que nous devons composer avec eux, mais aussi en considérant qu'il s'agit de processus qui doivent être explorés tant au niveau individuel qu'au niveau global.

Et cette pression excessive liée à l'idée de ce que nous devrions être, cette exigence démesurée envers soi-même, entraîne non seulement une dépression, mais aussi du stress, générant un état de fatigue mentale qui conduit souvent à divers troubles physiques et psychiques.

Nous vivons dans un paradoxe et une contradiction morale permanente vis-à-vis du plaisir, le système capitaliste s’efforçant d’inciter les gens à rechercher le plaisir et le bonheur par la consommation. Cette consommation engendre un excès de besoins tant matériels que symboliques. Dans le même temps, nous n’avons guère le temps de nous adonner au plaisir et de profiter de ces besoins, dans un système économique et de travail précaire pour une grande partie de la population. Comme nous l’avons vu dans la Grèce antique, cela soulève des questions de Rang social22 en ce qui concerne la gestion du plaisir et surtout des loisirs. D’une certaine manière, je me sens privilégié de pouvoir consacrer mon temps à explorer ce sujet, grâce au fait que mes besoins fondamentaux sont satisfaits.

Je pense que nous avons tous besoin d'en savoir davantage sur le plaisir. J'oserais même dire que, pour une grande partie de la société, le plaisir au quotidien est actuellement “ absent ”, “ disparu ” ou “ mal géré ”. En témoigne notamment le grand nombre de personnes souffrant d’addictions, pour lesquelles les substances et les comportements constituent le seul moyen de trouver du plaisir, d’accéder à des facettes de nous-mêmes qui nous sont inconnues ou auxquelles nous n’avons pas appris à accéder sans recourir à l’addiction.

Cependant, même si le mot « plaisir » semble être sur toutes les lèvres, il reste encore aujourd’hui un sujet culturel très sensible.

c) Le plaisir et le lien avec la nature constituent également notre dualité intérieure
nature

Permettez-moi maintenant de vous parler d’un auteur qui m’a inspiré dans mes réflexions sur le plaisir, la santé et la manière dont nous gérons notre vie et nos ressources. Cette fois-ci, il s’agit d’un auteur issu d’une culture orientale, Satish Kumar. Il propose une vision axée sur l’importance du lien avec nous-mêmes, avec notre être et avec la nature. Dans son ouvrage “ L’élégance de la simplicité : l’art de bien vivre ” (2018), il aborde les notions d’épanouissement, de satisfaction, voire de plaisir, toutes en lien avec la nature. Il explique comment les sociétés nomades, à mesure qu’elles se sédentarisaient, ont perdu le lien avec la nature. Ce phénomène s’est aggravé avec l’arrivée de la révolution industrielle : une grande partie de la population n’avait plus de temps pour elle-même, ce qui ne laissait aucune place au développement spirituel. Nous avons commencé à surexploiter la nature, la Terre et ses ressources. Notre lien et notre équilibre avec le monde naturel ont été perdus, et la quantité a pris le pas sur la qualité.

Le monde a de quoi satisfaire les besoins de chacun, mais pas de quoi assouvir la cupidité de chacun.23

Mahatma Gandhi

Il m'apparaît clairement que si nous détruisons la nature, nous nous détruisons nous-mêmes, car nous faisons partie de la nature. Satish nous rappelle que le mot « humain » vient du latin « humus », qui signifie « êtres de la terre ». Tout ce que nous mangeons est transformé et réintégré à la terre. Tout s’inspire de la nature, et pourtant, nous nous sommes déconnectés de la nature, de ses cycles et du rythme de ses processus. Et les exigences trop élevées que nous nous imposons, la pression excessive pour réussir, l’accélération technologique et notre quête de la perfection nous coupent de ce que nous sommes vraiment, de ce que nous ressentons, de ce que nous vivons, et, par conséquent, nous coupent également du plaisir.

Les temps du processus ne sont pas ceux du monde capitaliste

Brigitte Vasallo24

Si l'on considère les deux grands courants de la pensée traditionnelle chinoise, le confucianisme et le taoïsme, on constate qu'ils reposent tous deux sur la confiance dans le monde naturel et dans la nature humaine.

Pour le monde oriental, la nature est ce qui jaillit de l’intérieur ; c’est un processus qui échappe totalement à notre contrôle. La nature est, par définition, ce qui s’opère spontanément, comme la respiration ou les battements du cœur. Et la philosophie taoïste insiste sur l’importance de s’en remettre à ce qui se produit de soi-même

Watts, 2010, p. 27

Ces courants nous invitent à suivre le cours des choses, en ayant confiance que tout se réglera de lui-même. Mais nous voulons contrôler la nature, la dominer, tant sur le plan intérieur (ce que nous ressentons et comment nous vivons) qu’extérieur, en les exploitant pour obtenir de meilleurs résultats, mais en oubliant de l’écouter et de nous connecter à son essence.

Le taoïsme, une philosophie ancienne née en Chine il y a plus de 3 000 ans, dont s'inspire le Processwork. Ces deux courants développent l'idée de percevoir la nature et d'entrer en connexion avec elle, en identifiant et en nommant ses lois à travers le Yin et le Yang, et en explorant la vie et ses polarités représentées par ce symbole.

Dans le taoïsme, deux aspects me semblent pertinents en ce qui concerne le plaisir : la notion de fluidité et la vision duale.

Le taoïsme repose sur le concept du Tao : “ la Voie ”. Il s'agit de suivre le cours des choses, de se laisser porter par le courant sans lutter contre lui, et d'adopter la qualité du “ Wu Wei ”.

“ Le Tao est toujours inactif, mais il n’y a rien qui ne soit accompli. ” Le premier principe taoïste consiste à ne pas s’opposer aux lois et aux rythmes de l’univers. C’est en adoptant une conduite sans effort que l’on parvient au Wu Wei. Ce terme signifie littéralement « non-action » […] ou peut également être traduit par « sans effort ».”

Muñoz, 2001, p. 17

Cette qualité me fait penser à la capacité d’être à l’écoute des signaux, de prendre le temps de s’arrêter et d’observer dans quelle direction se trouve la voie de la moindre résistance. Prêter attention à la direction que prend naturellement le processus et suivre le courant ; au lieu de lutter et de forcer les choses à aller dans une certaine direction ou de répondre à des attentes précises. Je me retrouve souvent confronté à cette lutte dans ma quête du plaisir : j’ai du mal à me connecter au moment présent ou simplement à rester immobile.

Le symbole du Yin et du Yang représente deux polarités et la manière dont elles s'écoulent l'une vers l'autre. La partie blanche commence par être petite puis s'agrandit, et c'est là que la partie noire émerge ; c'est là le flux du Tao. L'une est plus créative (Yang) et, dans la psychologie orientée vers les processus, elle est liée aux aspects secondaires ; l'autre est plus réceptive (Yin) et est liée au processus primaire. Le Yin Yang montre également que lorsqu'une force s'exprime pleinement, l'autre émerge naturellement et spontanément. Les deux parties sont nécessaires à l'ensemble.

On peut également comprendre le Tao en admettant que, dans la réalité des phénomènes, il existe toujours des pôles complémentaires […] Dans le monde où nous vivons, prévaut généralement un idéalisme qui cherche à s’approprier le premier élément (le bien, le beau,…) tout en se dégageant de son complément (le laid, le mal,…)

Muñoz, 2001, p. 19

Pour les taoïstes, cela est inconcevable, car un élément ne peut exister sans l'autre,

Le concept de polarité repose sur le principe selon lequel le positif et le négatif, le nord et le sud, constituent des aspects différents d'un même système, et que l'absence de l'un d'entre eux entraînerait la disparition de l'ensemble du système.

Muñoz, 2001, p. 19

Sans repos, il n'y a pas de mouvement ; il n'y a pas de jour sans nuit, ni d'obscurité sans lumière. Tous ces éléments sont nécessaires à leur manière. Cela me rappelle qu'apprendre à vivre dans le plaisir ne signifie pas que la douleur, la détresse et la tristesse puissent être évitées. Au contraire, il faut prendre conscience que tout cela fait partie d’un tout. C’est ainsi que je comprends mieux mon lien avec le plaisir. Il ne s'agit pas de choisir un côté de l'histoire, mais de vivre chaque expérience pour ce qu'elle est et de prendre conscience qu'elles font toutes partie d'un tout plus grand. Lorsque nous définissons quelque chose, voire lorsque nous y réfléchissons simplement, nous avons tendance à le comparer à d’autres choses, et toute comparaison entraîne une division. De ce fait, nous ne pouvons pas avoir une vision d’ensemble. Cela m’amène à évoquer le concept holistique, c’est-à-dire l’idée selon laquelle les systèmes naturels et leurs propriétés doivent être considérés comme des ensembles cohérents, et non comme de simples assemblages de parties disparates.

Lorsque j'ai commencé à explorer la notion de plaisir, je la concevais comme quelque chose lié à la joie, au ravissement, à la félicité et à l'épanouissement. Comme quelque chose de totalement étranger à tout ce qui pourrait perturber ces qualités. Dans ma quête du plaisir, je souhaitais me libérer de tout ce que je considérais comme son contraire. J'ai placé le plaisir sur un autel comme s'il s'agissait d'un dieu, quelque chose à atteindre et à préserver. Mais je me rends compte aujourd’hui qu’il est tout aussi absurde de s’accrocher à quelque chose comme le plaisir ou la douleur : La nature du monde est procédurale ; rien n'est statique au-delà des états et des images fugaces, qui constituent le processus lui-même.

Libéré du désir, tu comprends le mystère. Prisonnier du désir, tu ne vois que ses manifestations

Tao Te Ching, chapitre 1, traduction de Stephen Mitchell

Peut-être que la quête du plaisir est inatteignable si je reste prisonnier de cette quête elle-même. Peut-être qu’il ne s’agit pas de chercher quoi que ce soit, mais plutôt d’être centré sur soi-même.

4. Mon point de vue sur le plaisir à travers le prisme du « Processwork »

Si j’essaie d’aborder le plaisir sous l’angle du Processwork, je le conçois comme “ un espace où l’on peut se projeter et rêver ”. Dans cette perspective, Nous percevons le plaisir, mais nous ne savons pas ce qu'il est ; nous pouvons le considérer comme un processus onirique. Nous n'avons pas de signification précise pour ce mot, car il s'agit de une expérience subjective propre à chaque individu. Nous n’adoptons pas d’approche normative quant à ce qui est sain ou malsain, juste ou faux, bon ou mauvais. Dans ce paradigme, nous “ suivons l’expérience plutôt que de nous conformer à une norme dictée par la culture ” (Mindell, 2006, p. 6). Il n’y a donc aucune idée préconçue sur ce que devraient être nos expériences de plaisir ; tout ce que nous pouvons faire, c’est les laisser se déployer. Nous sommes souhaitant mettre en lumière une expérience sensorielle subjective plutôt que de la considérer comme pathologique, en proposant un cadre propice à l'expérimentation plutôt qu'au jugement, ce qui facilite le déroulement et la fluidité du processus.

C'est cette vision fondamentale, non pathologique, qui met l'accent sur la découverte de soi et considère que les solutions sont inhérentes aux problèmes, qui inspire ce travail. Transformer la merde en engrais : tout ce qui nous dérange et que nous voulons rejeter peut s’avérer utile et nécessaire, plutôt que déprimant et pathologique. C’est pourquoi une partie de mon approche du plaisir commence par un travail sur les symptômes chroniques, les troubles ou les événements marquants de ma vie, à la recherche de réponses ou d’enseignements à en tirer.

Du point de vue du « Processwork », on considère que nous communiquons et comprenons les informations et les signaux par le biais de quatre canaux fondamentaux : proprioceptif, visuel, kinesthésique et auditif. Et de deux canaux complexes : relationnel et mondial. Certains canaux sont plus prépondérants chez certaines personnes que chez d’autres. Le plaisir est une expérience subjective : il aura tendance à être vécu par des canaux différents selon chaque individu. Dans mon cas, les canaux par lesquels j'accède plus facilement au plaisir sont le canal proprioceptif et kinesthésique canaux (par le mouvement).

Parler de plaisir peut être une expérience “ agréable ”, mais il peut aussi être difficile d’aborder ce sujet, qui suscite parfois de la honte et devient même un sujet tabou dans de nombreux contextes ou pour beaucoup de personnes. Il peut également être lié à des expériences douloureuses, voire à des expériences d’abus. Dans mon cas, en raison de mes systèmes de croyances, il ne m’a pas été facile de rendre publique mon exploration du plaisir. À mesure que je continuais à partager mes réflexions sur le plaisir et que je développais une vision plus démocratique de la question, il m’est devenu plus facile d’exprimer mes points de vue, malgré les tensions culturelles qui entourent ce sujet.

Pour faire preuve d’une profonde démocratie envers un client, une relation, un groupe, une situation, une expérience ou, dans ce cas précis, envers moi-même, il faut prendre conscience des multiples dimensions de l’expérience. Cela a été l’une des clés de mon évolution dans la façon de ressentir ou de comprendre le plaisir, en élargissant ma conscience à travers différentes formes d’attention : la première attention (un consensus sur la réalité), la deuxième attention (le royaume des rêves) et la troisième attention (l’essence). Il s’agit là d’une idée issue du chamanisme que Castaneda relate dans ses livres et que Mindell reprend également, à savoir la compréhension que la vie se déroule simultanément dans ces trois dimensions. Et Si la vie se déroule simultanément dans ces trois dimensions ou dans des mondes parallèles, il en va de même pour le plaisir.

Ma conception du plaisir a évolué au fur et à mesure que j'avançais dans ce parcours, et cela a été précisément en ce qui concerne l'intégration de cette perspective multidimensionnelle. Au départ, lorsque j'ai commencé à travailler sur ce sujet, ma vision du plaisir était très limitée et partiale : je le considérais essentiellement sous l'angle du consentement, sans vraiment le relier à d'autres dimensions.

Si j’examine la question sous différents angles, la définition du plaisir que j’ai acceptée jusqu’à présent s’inscrit dans le consensus social sur la réalité. Il s’agirait de ces expériences mesurables, observables et visibles liées à la satisfaction de besoins tels que la nourriture, le sexe, la beauté, les relations… ; le plaisir tiré de toutes ces activités liées aux sens.

Mais au-delà du monde des rêves, il existe un niveau de réalité plus subjectif. Mon expérience est différente, et elle est différente pour chacun d’entre nous. Le défi consiste ici à accepter mon expérience comme valable, vraie et authentique, même si elle n’est pas partagée par les autres. C’est dans cette dimension qu’apparaissent les polarités du plaisir, qui peuvent être le déplaisir, le dégoût, la souffrance… ou tout ce que chacun d’entre nous perçoit comme tel. Des rôles ou des figures oniriques issues de la culture, de l’éducation, de la biographie, de l’histoire, de la famille et de la religion apparaissent également ici ; elles ont leur propre conception de ce qu’est le plaisir, et de ce qui est approprié, acceptable ou non. Ce sont des figures qui influencent le champ, telles des forces invisibles qui donnent un sens à notre expérience, certaines étant plus ou moins proches de notre conscience.

Enfin, nous découvrons la réalité essentielle ou pré-émergente, et là, le plaisir cesse d’être polarisé, la lutte pour aller au-delà des parties cesse d’exister, et un mouvement vers la réunion du tout s’opère. C’est quelque chose qui dépasse les mots. Une sensation fugace ou une expérience de connexion avec quelque chose de plus grand. Et c’est à partir de là, de cette totalité, que je peux accueillir ou aborder le plaisir en me détachant des systèmes de croyances, des voix critiques et des identités, afin de simplement ressentir l’instant présent.

Le fait de passer de la réalité consensuelle à d’autres dimensions m’a procuré un sentiment de soulagement et de liberté, et m’a permis de porter un regard nouveau sur ce qu’est le plaisir : un regard plus bienveillant, plus personnel et, en partie, plus en phase avec ma vérité. Tout cela a atténué les voix critiques et les systèmes de croyances qui m’ont poussée à entreprendre cette réflexion ; ceux-ci n’avaient cessé de me répéter que <>. Et c'est grâce à cette essence, à l'amour et à la compassion, que j'ai pu être à l'écoute de toutes ces facettes et expériences, et les aider à se harmoniser.

C’est ainsi que je comprends désormais le plaisir sous différents angles et selon une approche transrationnelle, où les obstacles se situent dans la réalité consensuelle ou au pays des rêves, entrant en conflit avec notre rationalité, avec les faits, les voix, les systèmes de croyances et même avec nos sensations corporelles, nos rêves et nos visions. Toutes ces dimensions sont nécessaires ; prendre conscience de ces différents niveaux nous permet de passer de l’une à l’autre. L’important est de ne pas rester bloqué dans une seule de ces dimensions, mais de pouvoir évoluer avec fluidité entre elles.

Adopter cette approche qui dépasse le rationnel et le connu, au sein d’une culture (occidentale) qui privilégie et valorise le consensus, a constitué un défi à la fois passionnant et enchanteur. Ce faisant, je me suis en quelque sorte rapprochée de moi-même, de ce sentiment d’être chez moi, et j’ai développé un lien plus profond avec moi-même.

5. Mon rapport au plaisir

Je n’aurais jamais imaginé qu’aujourd’hui, mon parcours prendrait la forme d’un plaisir à vivre, à explorer ou à découvrir. Je n’aurais jamais imaginé que je consacrerais autant d’heures de ma vie à l’étudier et à prendre conscience de ce qui m’était resté inconnu pendant tant d’années. Toutes ces choses étaient restées cachées, mais d’une certaine manière, elles avaient toujours été là, même si elles étaient enfouies sous des couvertures dans un grenier poussiéreux.

Je me souviens avoir dit, quand j’étais petite, que je ne pensais pas pouvoir vivre pleinement, dans ce qu’on appelle le bonheur, car c’était un endroit tellement inconnu que j’avais peur de ne pas pouvoir m’y maintenir. Je me souviens d’une phrase qui revenait souvent dans ma famille : “ Il faut être productif dans la vie pour compter. ” Et je me souviens de certaines de mes propres convictions : “ Je n’ai pas le droit d’éprouver du plaisir, je ne suis pas venue dans cette vie pour éprouver du plaisir : mon état naturel est celui de la souffrance. Je ne sais pas comment éprouver du plaisir ni comment vivre dans le plaisir, alors je m’en fuis. ”

Chacun de ces schémas de pensée ou de ces voix renforçait l'idée que le plaisir ne faisait pas partie de ma réalité, de mon expérience. De surcroît, les abus sexuels que j'ai subis m'ont amenée à associer le plaisir au danger et à la douleur.

À cette étape de ma vie, je m’ouvre au plaisir, je recherche de nouveaux schémas, j’essaie de laisser ce processus se dérouler. Et j’appelle cela un processus précisément parce que le comprendre comme tel a été une grande découverte, qui m’a offert un changement de perspective ou de perception. Mindell définit le terme “ processus ” comme des « changements de perception » et la variation des signaux perçus par un observateur. Il explique que le processus s’apparente à un train spécial dont la destination ne peut pas toujours être prédite. L’observateur suit ces signaux dans sa vie réelle ou dans ses fantasmes, jusqu’à ce que la vie se dévoile devant lui. (1995)

Si l’on aborde l’identité sous l’angle de la structure, on comprend qu’il s’agit d’une question complexe. Une grande partie de notre identité n’est pas consciente, tout simplement parce que nous l’avons intégrée tout au long de notre vie. Dans le cadre du Processwork, nous considérons comme identité l’ensemble des expériences que nous avons vécues, celles avec lesquelles nous sommes d’accord et même celles avec lesquelles nous ne le sommes pas, celles qui correspondent à l’idée que nous nous faisons de qui nous sommes ou devrions être, et celles qui ne correspondent pas. Certaines identités sont plus proches de notre conscience et plus faciles à comprendre ; nous les appelons “ processus primaires ” ou “ énergies U ”. Dans mon cas et en rapport avec le sujet, pendant de longues années, mon terrain familier et mon sentiment d’appartenance étaient liés à un état dépressif, que je comprenais comme s’inscrivant dans un continuum de processus. Parallèlement, l’autre facette de cette identité, celle la plus éloignée ou inconnue que nous appelons énergie secondaire ou énergie X, était un sentiment d’épanouissement, de jouissance et de connexion au plaisir. C’étaient là des aspects que j’avais tendance à marginaliser, à exclure de mon identité, car ils appartenaient à l’autre côté de la frontière, un lieu où les deux identités se croisent. J’avais souvent l’impression de ne pas être née pour être « heureuse », que j’étais là pour souffrir, lutter et survivre. Dans mon imagination, j’opposais radicalement la dépression et le plaisir.

La nature humaine est perçue comme polarisée, comme duale. Et d’une certaine manière, cette polarisation est naturelle et nécessaire pour que, dans la rencontre entre les différentes parties, celles-ci contribuent à la compréhension mutuelle, dans le but de s’épanouir et de se découvrir l’une l’autre. Mais il est important de ne pas perdre de vue qu’il existe un continuum entre ces polarités, et que les expériences peuvent se situer à l’intérieur de celles-ci. Diviser le processus en parties primaires et secondaires revient à le simplifier à l’excès. Et je dis cela parce que, lorsque je me suis lancé, j’étais convaincu que je ne savais pas vivre dans le plaisir, que je ne savais pas m’y trouver ; je me suis donc engagé dans ce parcours comme un défi pour apprendre à être davantage en lien avec le plaisir. D’un point de vue pathologique, je me sentais défectueux parce que je ne savais pas vivre ni ressentir le plaisir. J’étais à la recherche de quelque chose qui, dans la société dominante, semblait courant, normal et naturel, où l’image que chacun devait véhiculer était celle du bonheur, de la joie et de l’abondance… et où je ne me reconnaissais dans aucun de ces termes associés au plaisir. Je le percevais comme une étape à franchir, un jalon, un objectif concret à atteindre. Ce faisant, j’ai perdu de vue l’idée de continuum, de processus, ainsi que l’importance de l’impermanence des choses ou des états.

Tout ce sentiment de ne pas me sentir à ma place dans ce contexte m’a reléguée quelque part en marge. Je me sentais très inférieure parce que je ne savais pas comment entrer en contact avec cette chose apparemment facile et naturelle. L'état dépressif dans lequel j'avais tendance à me trouver me plaçait dans le rôle de la victime, sans les outils nécessaires pour sortir de cette situation, piégée et incapable d'entrer en contact avec ma propre valeur et ma force intérieure.

La notion de continuum a joué un rôle essentiel dans le dépassement des identités figées qui me paralysaient. Il s’agissait de lâcher prise par rapport à ces identités bien connues pour m’ouvrir à d’autres, plus inconnues, qui, jusqu’alors, ne correspondaient guère à l’idée que je me faisais de qui j’étais ou de qui je pouvais devenir.

Pour m’engager dans ce processus, il a été essentiel de développer une autre façon d’envisager le plaisir et de me percevoir moi-même. Pour découvrir un nouveau monde, certaines choses ont parfois été contraires à l’intuition ; il y a eu des moments où je me suis aventurée dans l’inconnu, même si cela suscitait parfois de la peur ou de la méfiance.

Suivre le cours du processus implique d’accorder de l’importance à l’absurde et à l’impossible, et d’aller à l’encontre des croyances et des façons de voir les choses conventionnelles. Mindell dit, de manière métaphorique, que suivre le processus revient à “ monter à cheval à l’envers ”. Cela exige un regard différent. “ Suivre le message indésirable et involontaire va à l’encontre des croyances collectives. Cela nous dit que si l’on suit l’inconnu, cela nous mènera au bout du monde… Mais le Processwork nous montre la rondeur de notre univers. Il nous montre que si nous avons le courage de suivre des signaux involontaires, nous ne tomberons pas dans l’abîme, mais nous découvrirons de nouveaux mondes.

Diamond&Spark, 2004 : 20

Et c'est ainsi que j'ai essayé de suivre les indices et tout ce qui se dessinait au fil du processus, sans carte précise, mais avec la certitude d'être sur la bonne voie.

Je trouve intéressant de réexaminer ma relation au plaisir à la lumière des quatre phases du conflit décrites par Mindell (2017) et de constater ainsi à quel point je me suis concentrée sur chacune d’entre elles.

Si l'on considère la première phase comme un moment de détente, de non-action, on pourrait la comparer à une période initiale où cela ne m'intéressait absolument pas ; j'avais même l'impression que c'était quelque chose qui m'était totalement étranger, que ce n'était tout simplement pas pour moi. Mais au fil du temps, j'ai réalisé qu'une colère émergeait en moi, même si je ne le voulais pas. Des sentiments involontaires de colère et de rage face à mon incapacité à accéder au plaisir sont apparus, et c’est là que commence pour moi la deuxième phase. C’est là que j’ai commencé à entrer dans la deuxième phase : une phase fondée sur le conflit et la tension. Cette phase a occupé une place prépondérante dans une grande partie de ma vie en général, et plus particulièrement en ce qui concerne le plaisir. Elle a également été pour moi le déclencheur qui m’a poussé à entamer cette recherche et m’a conduit vers la troisième phase, où je me suis intéressé à l’expérience du rêve. J’ai observé les systèmes de croyances, les critiques et les limites qui encadraient ma conception du plaisir. À ma grande surprise, j’ai établi un lien très profond avec la quatrième phase. Dans celle-ci, je me connecte à des expériences profondes et essentielles, je me laisse émouvoir par quelque chose de plus grand et d’inconnu et, enfin, j’ai découvert et commencé à vivre le plaisir avec une nouvelle signification.

Le fait d’aborder le plaisir à travers ces différentes phases m’a aidée à transformer l’idée figée que j’en avais et a également fait voler en éclats les idées préconçues que j’avais sur moi-même à cet égard. Il est curieux de constater à quel point on peut rester prisonnier de la douleur et de la souffrance pendant des années, à quel point on peut construire son identité autour d’elles et avoir le sentiment que, sans elles, on ne serait pas soi-même, à quel point on peut percevoir cela comme immuable et éternel, voire comme sa destinée. C’est ainsi que j’ai passé une partie de mon enfance, de ma jeunesse et une partie de ma vie d’adulte, en croyant que je ne pouvais pas trouver de plaisir à être en vie. J’avais l’impression que mon histoire était définie par la souffrance et que c’était la seule façon dont je pouvais apprendre.

6. Le mythe de la vie

Comme je l’ai dit plus haut, je conçois le plaisir comme un accès ouvert, un processus dynamique qui peut être vécu n’importe où et dans n’importe quelle dimension ; il peut être expérimenté à travers différents canaux et je le considère comme une force vitale qui élargit notre identité. En ce sens, puis-je dire que le plaisir fait partie de notre parcours de vie mythique ? Contribue-t-il à la découverte de nous-mêmes ? C'est là que la question commence…

Quel est le rapport entre le plaisir et le mythe de ma vie ?

Dans ce chapitre et dans certains suivants, l’une de mes craintes du début de ce projet refait surface : celle de trop me dévoiler, de me sentir sans protection et vulnérable en partageant les souvenirs de mon enfance. Cela dit, je tiens également à mentionner qu’une partie de ce processus consiste à développer ma capacité à prendre soin de moi. Un élément de ce processus consistera donc à fixer des limites afin de me protéger, en particulier lors de l’écriture. Je dois prendre soin de cette partie de moi qui a peur de trop se dévoiler, afin que celle qui souhaite révéler sa vérité puisse le faire. Nous devons établir des limites respectueuses entre l’une et l’autre, afin de trouver la danse qui les réconcilie.

Prendre soin de moi et me protéger sont des aspects qui, dans de nombreux domaines de ma vie, ont été absents ou négligés. Je constate que cela est directement lié au fait d’éviter et de rejeter des parties importantes de moi-même, ce qui m’empêche d’être présente et d’entrer en contact avec le plaisir. C’est pourquoi préserver un certain niveau d’intimité permettra de prendre soin de mon être.

Castaneda affirme que la sagesse s'apparente au parcours du guerrier ; il est important de rester en phase avec la raison pour laquelle on s'engage dans cette voie, car le chemin sera semé d'embûches et il faudra garder à l'esprit sa raison d'être. Dans ce chapitre, j'aborde des événements qui font resurgir des souvenirs douloureux, mais le fait de connaître ma raison d'être et de m'y ancrer m'aide à avancer sur ce chemin.

Comme le dit Castaneda dans “ Les enseignements de Don Juan ” : “ L’homme s’engage sur la voie de la connaissance de la même manière qu’il part en guerre : animé de détermination, de peur […] et de courage ” (p. XXX, 2001). Je tiens à souligner l’importance que j’accorde au fait de placer ces trois termes sur un pied d’égalité, sans accorder plus de valeur à la détermination et au courage ; cela va à l’encontre de ce que je pensais autrefois, lorsque je négligeais la peur. Si j’ai appris quelque chose au cours de ce parcours, c’est que les peurs existent pour donner un sens aux choses. Le but n’est pas de les transcender, mais d’écouter les messages qu’elles nous transmettent. Le défi n’est plus de transcender les peurs, mais d’écouter leurs messages. C’est comme s’il s’agissait de symptômes : il faut les écouter et les laisser se développer, prendre la forme qu’ils veulent, tout en commençant à les intégrer.

En psychologie orientée vers les processus, tout comme dans les traditions chamaniques et taoïstes, nous affirmons que nous sommes guidés par des forces qui sous-tendent nos actions et nos décisions quotidiennes, des polarités qui font partie de ce que nous appelons les « mythes de vie » ou les « schémas fondamentaux ». C'est comme s'il y avait toujours un esprit à l'œuvre en arrière-plan de votre vie, qui fait de vous et de votre façon d'aborder la vie quelque chose d'unique. Nous parlons également de mythe dans le cadre du processus jungien d'individualisation, où chaque individu tente de se connecter à sa totalité, à sa nature la plus profonde et à son intégrité.

Le “ Processwork ”, qui s'inscrit dans une perspective à long terme, s'inspire du concept jungien de « mythe de vie ». À l'origine, Jung a forgé le terme « mythe de vie » pour décrire un schéma de développement personnel tout au long de la vie. (Diamond & Spark, 2004 : 148) Jung a constaté que les rêves d’enfance révélaient un archétype ou un schéma mythique de la vie. Mindell a élargi ce concept en suggérant que ces schémas et ces tendances pouvaient également se manifester dans des expériences récurrentes et chroniques, telles que les symptômes chroniques, les addictions et les schémas relationnels.

C'est pourquoi j'ai décidé, de manière consciente et créative, de travailler sur mes symptômes chroniques, les événements, les synchronicités et mon « rêve d'enfance ». Au lieu de me laisser entraîner et emporter par tout cela, je les observe et j'écoute attentivement leurs messages. Je m’en sers pour opérer une transformation à long terme, plus saine et plus consciente, et donc empreinte d’une plus grande autonomie et d’une plus grande responsabilité. Pour moi, cela signifie passer du rôle de victime à celui de créatrice. Ce changement est un élément clé de mon parcours personnel pour me guérir et me reconnecter au plaisir.

a) Plonger dans le rêve d'enfance

Il existe différents endroits sur Terre où nous pouvons vivre et découvrir des aspects de notre mythe. Des lieux où nous pouvons trouver des polarités similaires à celles des énergies avec lesquelles nous travaillons habituellement et que nous exprimons tout au long de notre parcours. Et c’est à travers le rêve d’enfance que je vais commencer à explorer ces énergies avec curiosité et compassion, afin de prendre conscience de tous les différents éléments qui apparaissent dans mon rêve. Les rêves d’enfance reflètent des expériences du présent, mais révèlent également des schémas organisés, un potentiel d’énergies diverses au sein d’une personne. C’est ce qui m’intéresse : découvrir quels schémas et quelles forces insoupçonnées animent ma vie, et mettre en lumière le cadeau que ces schémas apportent à mon travail et à mon univers, notamment en lien avec le plaisir. Je suppose que mes rêves en disent long sur le plaisir et que, en particulier, les personnages secondaires pourraient m’indiquer comment accéder davantage à ce plaisir.

Je suis chez moi, dans ma chambre, et deux voleurs masqués, vêtus de noir, montent les escaliers et entrent dans la chambre de mes parents. Ils ont tous les deux un couteau à la main. Chacun se tient d’un côté du lit, et celui qui est près de ma mère, armé d’un couteau, lui ouvre le ventre. Il l’ouvre comme s’il cherchait quelque chose à l’intérieur d’elle, comme s’il cherchait un trésor caché. Il lui tranche le torse ; il a l’air très professionnel et n’hésite pas : il sait ce qu’il fait.

Le voleur (et non le meurtrier) ouvre le corps avec une énergie froide, sans émotion, de manière détachée, directe et précise. Il cherche quelque chose et il est concentré. Son visage étant couvert, on ne peut y déceler aucune expression ni aucune émotion.

Ma mère ne semble pas souffrir. Elle ne bouge pas, elle reste simplement allongée dans son lit, comme si elle dormait, avec ses organes à l'extérieur de son corps. Son corps est ouvert.

Pendant que tout cela se passe, je suis dans ma chambre, allongée dans mon lit, envahie par la peur. Je suis submergée par toutes sortes d'émotions.

Mon père dort à côté de ma mère au moment où tout cela se passe.

En analysant ce rêve, je constate qu’il y a trois personnages ou énergies principales : la jeune fille (moi), le corps de ma mère et les voleurs. Je vais expliquer ce que symbolisent pour moi ces différentes énergies ; pour cela, je vais devoir m'immerger en elles, m'y identifier et les assimiler. Elles reflètent des aspects de ma vie, mes schémas comportementaux et mes énergies mythiques.

❖ La jeune fille effrayée : la souffrance, pleine de crainte et très émue. Renfermée sur elle-même, toute petite et sans défense. Elle se contente d’observer et contrôle tout Ça arrive. Une partie de cette peur vient du fait de ne pas savoir ce qui va se passer et si elle va se faire mal.

Si je réfléchis à mon identité sur le long terme, je la perçois comme une figure centrale. Je vois la jeune fille que j’étais autrefois, avec ses peurs, ses souffrances, son besoin de contrôle, fermée à la beauté de la vie. Cela me rappelle les histoires traumatisantes qui sont encore en moi, bloquées, cachées dans l’obscurité.

C'est un sentiment auquel je m'identifiais autrefois, mais qui ne me touche plus autant aujourd'hui. C'est un sentiment ancré dans la souffrance, et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai lancé ce projet. La jeune fille est le témoin d'une situation particulière, et c'est un rôle qui m'a longtemps fait défaut. Dans mon histoire, cela se traduit par une hyper-surveillance et un contrôle constant, surtout la nuit. Cela est directement lié à un symptôme que j'aborderai plus tard : l'insomnie.

Dans ce rêve, la petite fille souhaite être protégée, mais les figures maternelle et paternelle sont toutes deux absentes, inactives. Elles sont attaquées, ce qui signifie qu’elles ne peuvent lui offrir aucune protection. La petite fille devra donc trouver elle-même les moyens de se protéger.

❖ Ma mère: avec elle corps ouvert et passif

L’image qui se dégage désormais est celle d’un corps ouvert : le corps de ma mère est ouvert et passif, et on n’y perçoit aucune résistance. Cela contraste avec la dernière image : la silhouette de la jeune fille qui se referme sur elle-même. Cette polarité a joué un rôle important dans ma vie, mais je n’en avais pas pleinement conscience. Surtout en ce qui concerne l’ouverture : En conséquence, je me suis mise dans des situations où je sentais que je devais m’ouvrir ; j’ai oublié de me protéger, voire je n’ai pas su voir le danger. Cela m’a conduite à des situations d’abus et de violence, en partie parce que j’ai ignoré les signes, mes peurs et mon intuition.

Comme le montre ce rêve, le corps de ma mère est mis à nu, totalement vulnérable aux attaques et aux intrusions, complètement impuissant. C’est là un schéma qui m’est familier et qui me rappelle l’importance d’être à la fois ouverte et protégée, en conciliant ces deux qualités. Me sentir s’ouvrir à la vie et à différentes sensations est une expérience merveilleuse, mais je dois le faire de manière consciente, en respectant mes limites et en prenant soin de moi. Plus loin dans ce chapitre, la question du franchissement de mes limites sera abordée plus en détail. Ici, je souhaite simplement souligner l’importance de m’accorder la possibilité de m’ouvrir ou de me refermer selon ce qui convient le mieux aux circonstances. L’une n’est pas meilleure que l’autre : ce qui compte, c’est que je reste à l’écoute de mon corps et de ses signaux.

Un autre aspect que je voudrais mettre en avant lorsque j’aborde la question du corps de ma mère est ce que j’appelle “ la passivité ou la non-action ”, comme si le corps était abandonné. Lorsque je deviens ce corps passif, quelque chose émerge : une volonté de lâcher prise, de m’abandonner, de ne rien faire. Et je me sens ouverte à tout ce qui pourrait arriver ; cela me plonge dans un état agréable de détente, de déconnexion. Je lâche prise sur la réalité consensuelle et j’abandonne mon ancienne identité afin d’accéder à une réalité ou une essence plus sensible. Je me rends compte que c’est peut-être un schéma que je devrais intégrer davantage dans ma vie afin de pouvoir me connecter à ces autres dimensions.

Ce personnage du rêve illustre le rôle que la mère incarne pour moi : il me rappelle ce que je peux intégrer dans ma façon de prendre soin de moi-même : quelqu’un qui offre une protection, qui prend soin de moi…

Une chose qui m’a d’abord surpris en explorant ce rêve, c’est l’absence de douleur et de sensation. Il semblait que ma mère ne souffrait pas d’avoir été poignardée ; elle ne cherchait même pas à se défendre. Il en allait de même pour la figure paternelle, qui restait endormie pendant que tout cela se passait, sans réagir ni ressentir quoi que ce soit. Pour moi, ces deux figures incarnent l’insensibilité.

Je suis également surpris par la passivité qui se dégage de cette image, mais en même temps, cela me rappelle qu’une stratégie de survie face à la maltraitance consiste à ne pas riposter, à abandonner son corps à la maltraitance pour se protéger.

❖ Les voleurs: animés d'une volonté farouche d'atteindre leurs objectifs, dynamiques,
direct, froid et indépendant

Le paradigme du « Processwork » explique comment le fait de mettre en évidence et d’explorer l’élément le plus perturbant d’un rêve peut souvent nous apporter la force nécessaire pour relever le défi auquel nous sommes confrontés.

Je considère ces personnages comme des figures secondaires, même s'ils le seraient encore davantage si je les voyais comme des meurtriers, ce qui n'est pas le cas. Le personnage du voleur est une figure onirique, mais il incarne également l'énergie X.25, l'énergie est d'autant plus perturbante.

C'est le rôle de l'agresseur qui prend tout ce qu'il veut sans demander la permission.

J’associe l’énergie des voleurs à différents aspects de ma vie où je me suis sentie victime de cette énergie, par exemple dans des relations où l’autre personne a endossé ou occupé le rôle le plus froid et le plus distant. Mais ce rôle s’est sans aucun doute manifesté plus clairement dans des expériences d’abus sexuels et d’agressions, où quelqu’un a choisi ce qu’il allait prendre à mon corps et comment le prendre, sans mon consentement et sans respecter mes limites.

En jetant un regard sur le parcours de ma vie et sur certains des événements qui l’ont marquée, j’ai pris conscience de l’importance d’intégrer davantage cette énergie directe et détachée. Je voudrais utiliser ces qualités de manière consciente pour prendre soin de moi et me protéger, mais surtout, je voudrais qu’elles cessent de se manifester à travers des circonstances ou des personnes extérieures. La froideur et le détachement sont des qualités importantes pour mettre un frein à la souffrance, pour me protéger des attaques de mes détracteurs, des situations douloureuses ou même lorsque je m’attache à des émotions qui me tirent vers le bas. Il y a eu des moments dans ma vie où il m’a été difficile d’endosser ce rôle qui consiste à fixer des limites claires et à me connecter avec détachement. Mais j’ai le sentiment qu’au fil du temps, je le fais avec davantage d’autonomie et de confiance en moi.

En analysant plus en profondeur les figures des voleurs, le couteau apparaît comme un élément clé. Lorsque je parviens à incarner et à ressentir le couteau, je me connecte à cette sensation de trancher les couches de la peau pour aller en profondeur, avec contrôle et précision, tout en étant pleinement présent et concentré. J’apprécie vraiment les sensations procurées par les différentes textures que je tranche ; cela me permet d’être pleinement dans l’instant présent et conscient de tout ce que je touche et de tout ce qui me touche.

Cette image m’amène également à réfléchir au lien entre le couteau et le fait d’être pénétré dans une situation d’abus. Au moment où j’écris ces lignes, je ressens de l’horreur. Lorsqu’il y a abus, il n’y a ni connexion ni sensation avec ce qui est pénétré. Le couteau incarne un principe essentiel pour éviter tout abus : rester connecté et attentif aux signaux et aux réactions de ce qui se passe ; écouter attentivement et être conscient de ce que l’on fait.

Ce sont des qualités utiles tant dans ma vie personnelle que dans mon métier d’animateur, qui consiste en grande partie à approfondir l’expérience à la limite. Aller en profondeur et ressentir comment les différentes couches de la peau sont transpercées, c’est pénétrer dans les différents niveaux en pleine conscience et en pleine présence.

Un dernier détail qui mérite d'être analysé concernant ces voleurs, c'est le fait qu'ils cherchent quelque chose à l'intérieur de ma mère. Ils sont à la recherche d'un trésor, d'une petite perle brillante cachée dans son corps.

❖ La perle à l'intérieur du corps

Un autre rêve récurrent que je fais depuis mon enfance est celui où je suis un oiseau curieux, avide de connaissances et de compréhension. Un oiseau qui s’introduisait dans les maisons pour observer comment les gens vivaient, comment ils interagissaient entre eux, et ce qui s’y passait. Comme si cet oiseau était le témoin de ce qui se tramait derrière les portes closes. Je trouve que ce sentiment est similaire à mon désir de pénétrer dans l’esprit des gens afin de comprendre ce qu’ils ressentent et comment ils le ressentent, pour pouvoir être témoin de la façon dont ils vivent les choses. Je suppose que c’est de là que me vient ma volonté d’accompagner des individus, des familles et des groupes en thérapie.

En revenant à ce premier rêve, je constate que la quête de quelque chose au plus profond de soi est une dimension très présente en moi, et cela caractérise également ma pratique auprès de clients individuels et de groupes. J’essaie de les accompagner dans leur découverte d’une petite perle, de leur propre lumière cachée en eux et dont, bien souvent, ils ignorent même l’existence. Je crois sincèrement qu’il est extrêmement important d’être en connexion avec cette lumière, cette perle ou cette essence qui nous définit et nous rend uniques. Et pour moi, cette connexion avec cette lumière intérieure est intimement liée au plaisir et au fait d’être proche de qui je suis vraiment, proche de mon essence et de mon for intérieur le plus profond.

Si je laisse place à l’expérience de la perle, je constate qu’il s’agit d’une perle blanche qui rayonne d’une grande lumière, mais qui se trouve dans un endroit profond et caché où sa lumière peine à briller. Lorsqu’elle émerge ou qu’on la découvre, elle a le pouvoir d’illuminer les choses, et ce faisant, elle donne de la couleur à la vie et le noir commence à prendre toutes sortes de nuances différentes. La perle brille et elle fait rayonner tout le corps, et même au-delà. Me connecter à cela fait partie du mythe de ma vie et est lié aux moments où je me sens vivante, pleine de vitalité, où la vie a un sens et un but, où je sais que je suis exactement là où je suis censée être et où je me sens épanouie et connectée à quelque chose de plus profond.

D’une certaine manière, pour moi, entrer en contact avec le plaisir, c’est entrer en contact avec l’essence même de cette perle, et ainsi briser la réalité consensuelle. Cela fait partie de mon travail, et je dois ensuite trouver un lien vers d’autres dimensions afin de disposer de plus d’espace pour moi-même et de vivre une expérience plus vaste.

J'essaie d'intégrer ce genre d'éléments issus de mes rêves dans mon métier de thérapeute et dans ma vie personnelle. L'énergie de la quête de la lumière ou de la perle intérieure, l'énergie du couteau qui transperce les couches. Cette quête de profondeur contraste avec une volonté de rester à la surface, ce qui est insatisfaisant et loin d'être agréable. Tout Ces personnages qui apparaissent dans mes rêves sont des alliés dans mon parcours, et certains d’entre eux me guident vers des capacités ou des « méta-capacités » très précieuses qui m’aideront, au fil de mon cheminement, à aborder le plaisir de manière plus libre et plus consciente.

b) Quel message mon corps est-il en train de m'envoyer ?

Le « Processwork » explore notre monde connu et nous ouvre à l'inconnu, à ces éléments obscurs et inexplicables qui constituent les germes cachés renfermant le potentiel d'une vie nouvelle et de la créativité.

Amy Mindell, 1995, p. 57

Je commence cette section par cette citation, qui m’inspire à m’aventurer dans des domaines inconnus afin de découvrir les germes de la transformation. Fort de cette inspiration, je considère ce corps que j’habite et ses signes comme une immense source de savoir, de sagesse et d’expérience. Je le considère comme le réceptacle de ma propre histoire, mais aussi de l’histoire ancestrale. J’écoute attentivement mon corps, car il révèle la vérité la plus absolue et la plus pure. Il ne passe par aucun filtre, il met en lumière un schéma mythique et apporte une prise de conscience qui atténue les sentiments d’échec ou d’impasse qui accompagnent généralement les conflits chroniques ou de longue durée.

Jung affirmait que les rêves étaient des portes vers l'inconscient. Mindell est allé encore plus loin que les idées jungiennes, en explorant la manière dont les expériences oniriques ne se manifestaient pas uniquement dans les rêves eux-mêmes, et a déclaré que l'expérience du rêve ne se limitait pas aux rêves, mais que le « rêve »26 Ce processus se déroulait en permanence, jour et nuit. Il a découvert que nos rêves nocturnes et les symptômes que nous ressentons pendant la journée sont porteurs de la même énergie, et que celle-ci se manifeste à son tour dans différents domaines de notre vie.

Pour mieux comprendre cela, j'ai sélectionné quelques symptômes chroniques ou expériences que j'ai vécus au fil des années. Mon intention est de mettre en lumière les messages liés au plaisir que les signaux de mon corps transmettent à mon processus.

❖ Insomnie

Ce symptôme m'accompagne depuis aussi longtemps que je me souvienne. Heureusement, il est aujourd'hui moins présent et moins intense dans ma vie. C'est pourquoi je vais en parler au passé.

J’ai baptisé l’insomnie “ vampirus insominius vigilantis ” (2). Il s’agit d’une figure onirique qui se caractérise par un état d“” hypervigilance » constante (1), particulièrement active la nuit. Dans la réalité consensuelle, elle se manifestait en m’empêchant de dormir et en me maintenant en état de vigilance, trop alerte alors que j’avais besoin de dormir, ou en me réveillant au milieu de la nuit au moindre bruit. Le moindre son ou mouvement me réveillait. J’avais l’impression de ne pas pouvoir me reposer ni me déconnecter, car une partie de moi restait toujours sur le qui-vive au cas où il se passerait quelque chose. Je ne pouvais pas baisser ma garde, même dans des endroits qui semblaient sûrs. Heureusement, depuis que j’écris ces lignes et au fil des années, ce symptôme a cessé d’être constant pour n’apparaître plus qu’à certaines occasions.

À une certaine période de ma vie, cet état d'alerte se manifestait également en dehors de mes rêves. Il survenait parfois pendant la journée, mais était beaucoup plus fréquent la nuit, surtout lorsque je me promenais seul dans les rues tard le soir.

J'avais peur d'être suivi ou que quelqu'un s'approche pour me faire du mal. Dans ces moments-là, le personnage onirique du “ vampirus insominius vigilantis ” se manifestait et mon corps réagissait en devenant extrêmement sensible à ce qui m'entourait.

Pour mieux cerner les symptômes, j’ai intégré ces signaux et travaillé à différents niveaux (4). J’ai laissé s’exprimer l’énergie perturbatrice de l’hypervigilance (1) et, lorsqu’elle s’est amplifiée, la figure onirique (2) du “ vampirus insominius vigilantis ” est apparue. Elle a des yeux tout autour d’elle pour tout contrôler. Enfin, je suis allée à l’essence même du symptôme et j’ai laissé l’univers me guider tout en essayant de discerner la qualité qu’il apportait. Un regard bienveillant est apparu, un regard respectueux, comme s’il s’agissait d’un méta-regard qui protège à distance. Cela m’a fait penser à une poupée que j’avais fabriquée il y a quelques années et que j’avais symboliquement placée près de mon lit afin qu’elle veille sur moi pendant mon sommeil.

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Un autre aspect perturbant du symptôme que j’ai développé était le sentiment de temps perdu lorsque je voulais dormir et que je n’y parvenais pas. En approfondissant cette réflexion en réalisant un croquis (5) de l’énergie, j’ai perçu une impression de ne mener nulle part, de ne rien conclure. En creusant davantage, j’ai découvert la sensation d’avoir le pouvoir d’extraire des objets d’un corps ou d’une chose (6), comme s’il s’agissait de pointes douloureuses dont l’extraction procurait un soulagement. En incarnant cette sensation, j’ai visualisé ma capacité à me soustraire à des situations douloureuses ou toxiques. C’était merveilleux d’entrer en connexion avec ce pouvoir, et cela s’est avéré très utile pour ma vie et mes relations.

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En me connectant à cette expérience et en me laissant émouvoir par l'énergie obscure de l'univers <<Un nouveau sentiment m'a envahie, que je n'avais jamais éprouvé auparavant. Une sensation qui alliait l'abandon du contrôle et la certitude d'être protégée. Je me suis laissée porter par l'univers sans avoir besoin de tout contrôler ; j'ai lâché prise, je n'avais plus rien à quoi résister. Je me contentais de sentir où les énergies m'emmenaient ; un état fluide, sans lutte&gt;&gt;

Ce fut vraiment surprenant de vivre cette expérience à la suite d’une insomnie : ce fut une expérience extrêmement agréable et un élément clé de mon rapport au plaisir, car j’ai pu me laisser aller en sachant que je disposais désormais d’un sentiment de sécurité intérieure, d’attention et de protection.

❖ Crises d'épilepsie

Un autre symptôme récurrent se manifeste encore de temps à autre ; je l'appelle “ turbulences énergétiques ”, communément appelées épilepsie.

L'épilepsie (du latin epilepsĭa, lui-même dérivé du grec ἐπιληψία, ‘ interception ’) est, selon Wikipédia, un trouble causé par un déséquilibre de l'activité électrique des neurones d'une partie du cerveau. Elle se caractérise par plusieurs troubles neurologiques qui entraînent une prédisposition à souffrir de crises convulsives récurrentes. Celles-ci ont généralement des répercussions sur les plans neurobiologique, cognitif et psychologique. Le traitement consiste généralement à administrer des médicaments anticonvulsivants pour faire disparaître les symptômes.

On trouvait déjà des écrits sur l’épilepsie dès l’époque de la Babylonie antique. Selon les cultures, cette maladie a revêtu différentes significations, interprétations et méthodes de traitement. Dans certains contextes, on lui attribuait une origine divine et on la vénérait ; dans d’autres, elle était considérée comme une possession démoniaque ou liée aux cycles lunaires. Il me semble pertinent de souligner l’étymologie du mot : il vient du grec “ epilambanein ”, qui signifie « être attaqué » ou « être pris par surprise ».

Ce symptôme ou ce phénomène m’a pris par surprise à l’âge de 17 ans, lors d’un épisode extrême au cours duquel j’ai vécu une expérience extracorporelle dont il m’a fallu un certain temps pour m’en remettre. Après cet épisode, et un autre similaire, j’ai commencé à souffrir de crises d’épilepsie. Lorsque j’ai eu mes premières crises, j’ai passé des examens médicaux et consulté des neurologues, qui m’ont expliqué ce qui m’arrivait. Depuis ce diagnostic, je n’ai pratiquement plus consulté de médecins, non pas parce que cela ne m’intéressait pas ou parce que je n’avais plus de crises, mais parce que ma relation avec la médecine allopathique n’a jamais été harmonieuse.

Chaque fois que je consultais des médecins, je me rendais compte qu’ils ne s’intéressaient pas à mes rêves, à mon expérience personnelle, à ce qui m’arrivait, mais uniquement au fait que j’accepte le traitement que la médecine allopathique me proposait. C’est pourquoi, depuis le début et jusqu’à aujourd’hui, j’ai refusé de prendre ces médicaments, bien qu’ils fussent la seule option qui m’était proposée, assumant ainsi la responsabilité de gérer mes symptômes par moi-même. Après plusieurs conflits avec le système médical allopathique et sa vision partielle de la réalité et de mon corps, dans laquelle j'avais le sentiment que ma propre subjectivité et mon expérience étaient négligées, j'en ai pris mes distances. Cela a été douloureux, mais le fait de traverser cette épreuve dans la solitude m'a conduit à rechercher d'autres voies, plus fidèles à ma nature.

La psychologie orientée vers les processus a été une alliée tout au long de mon parcours face aux crises d’épilepsie ; elle m’a aidée à prendre conscience des symptômes, de leur signification, de leur raison d’être, du message qu’ils renfermaient, et m’a presque entièrement guidée pour apprendre à m’accompagner dans cette épreuve. Il était important d’écouter les signaux de mon corps, de le ressentir, de le respecter, d’apprendre à l’habiter et de valider ma propre expérience. Si j’ai tiré une leçon de cette crise, c’est celle d’être ma propre accompagnatrice en développant une “ métaposition ” ; un état d’esprit dans lequel je peux observer ma propre expérience avec compassion et sans jugement. En effet, le fait d’adopter ce rôle d’accompagnatrice lors des crises a considérablement atténué ma souffrance face à celles-ci.

Pendant les crises, je perds le contrôle des mouvements de mon corps ainsi que la capacité de voir et de parler, mais mes canaux auditifs et proprioceptifs continuent de fonctionner. En fait, ils sont même encore plus aigus et je peux clairement percevoir ce qui se passe autour de moi. Lorsque cela se produit, je ne peux pas communiquer normalement avec l’extérieur, mais lors d’une occasion particulière où une personne très sensible m’accompagnait, J'ai réussi à établir une communication grâce à de petits signes. Cette expérience m'a apporté un grand soulagement et m'a aidée à prendre soin de moi.

Tout cela a contribué à ma compréhension des travaux de Mindell et d’autres chercheurs sur le coma et les états extrêmes de conscience.

En observant cette image, qui illustre la vision de mon “ métacommunicateur ”27 que j’ai de l’extérieur lorsque les crises d’épilepsie se produisent. À travers ce regard, je vois les convulsions et les turbulences intérieures que je traverse, mais ce qui me surprend, c’est cette sensation d’être enfermée dans une boîte. Je n’y avais pas pensé pendant que je dessinais, mais je m’en suis rendu compte en observant le dessin. C’est une sensation troublante que j’éprouve pendant les crises. Il y a en moi une énergie qui se heurte aux parois de mon corps, cherchant à s’échapper dans un désir de liberté.

En analysant différents symptômes, j’ai compris que lorsque je me sens bloquée sur le plan relationnel, j’atteins une limite et mon corps réagit immédiatement par des manifestations somatiques. Cela peut aller d’une sensation d’oppression dans la gorge, au point de me donner l’impression d’étouffer et de ne plus pouvoir m’exprimer, jusqu’à une crise d’épilepsie si la situation est plus grave.

Pour moi, l'épilepsie a été un processus qui a évolué à mesure que j'en prenais conscience. Plus j'en apprends davantage à ce sujet, moins les crises sont douloureuses, fréquentes et intenses. L'épilepsie est un état perturbé qui survient à la limite. À l'instar d'autres états modifiés28 J'ai déjà vécu cela : c'est un état où l'on se sent paralysé, au bord du gouffre, et qui me coupe de ma propre puissance et de ma force.

Lorsque les états modifiés sont récurrents, ils agissent comme une dépendance, et l'expérience de ce symptôme vous apporte quelque chose que vous ne pouvez pas exprimer par vous-même sans lui. Lorsque je me demande ce que l'épilepsie m'apporte, je me rends compte qu'au fond, ce message est étroitement lié au thème central de cet article : le plaisir.

Et d’un autre côté, avec sa polarité : la douleur et la souffrance. À mesure que j’ai appris et observé davantage les circonstances dans lesquelles ces crises surviennent, je me rends compte qu’il existe des situations où quelque chose me submerge complètement parce que je n’ai pas su fixer de limites. Mon corps somatise la crise, ce qui conduit à une perte de contrôle et à un lâcher-prise, puis à un état ultérieur où, l’espace de quelques instants, il n’y a plus de lutte, où il n’y a rien d’autre à faire que de s’abandonner. C’est comme une sensation où je me défaire et où je perds mon identité, quittant la réalité consensuelle.

Cet état post-agression, dans lequel la douleur a été si intense sur le plan physique qu’elle ne me laisse d’autre choix que de me reposer, de me laisser aller et de lâcher prise, contraste profondément avec le système de croyances qui a marqué ma vie. Un système de croyances fondé sur l’action, sur la lutte pour survivre, pour affronter la douleur, les peurs, les traumatismes et autres difficultés, et où la vie était considérée comme un champ de bataille où l’on ne baissait jamais la garde, car on pouvait être attaqué à tout moment.

Ce sentiment de lâcher-prise se manifeste à différents moments et dans différents aspects de ma vie, et j’y aspire souvent. C’est un signal qui me rappelle pourquoi j’ai besoin d’aller à l’essentiel, de lâcher prise sur mon identité et de me reconnecter à mon moi le plus profond. C’est pourquoi il est important que je puisse accéder à cette expérience sans souffrance et sans avoir à subir ces crises, afin d’exprimer l’énergie bloquée et tout ce qui doit l’être. (Il semble que je revienne sans cesse au même point.).

Une fois encore, la notion d’« attaque » refait surface : d’abord dans mon rêve d’enfance, incarnée par les voleurs qui s’attaquaient au corps de ma mère ; puis dans mon insomnie, où se manifeste la crainte d’être attaqué de l’extérieur ; et enfin, dans l’épilepsie, où l’attaque semble provenir de l’intérieur.

❖ Dépression et pensées suicidaires

De nombreux cas de dépression ou de tendances suicidaires sont liés à la capacité à aller au plus profond de soi. Si l'on n'accède pas suffisamment au niveau de l'essence, on peut être enclin à la dépression, ce qui peut même conduire à des maladies.

Compte tenu de mon rapport à la mort, j’ai trouvé intéressant de lire “ Le Voyage à Ixtlan ” de Castaneda, dans lequel je me suis reconnu à plusieurs reprises à travers ses mots ; j’en mentionnerai donc certains tout au long de ce chapitre.

La mort a toujours été un “ état ” très présent dans ma vie, sous la forme d’un désir, d’une peur et d’une quête de la mort elle-même. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai traversé de longues périodes de profonde dépression, prisonnière de l’idée de mourir pour mettre fin à ce combat. Parfois, la souffrance était si extrême et si atroce que j’avais l’impression que continuer à vivre n’avait aucun sens. Il m’est arrivé d’essayer de concrétiser ces envies de mourir, mais je suppose que la peur de l’inconnu et une lueur d’espoir ont mis un terme à ces tentatives.

La dépression m'avait envahie. C'était comme si j'étais prisonnière d'un nuage gris, où la vie n'avait plus de couleurs et où des pensées destructrices m'épuisaient profondément. Mais j'avais fini par m'habituer à cet état. Cela impliquait certes de la souffrance, mais c'était un terrain que je connaissais bien, et je pensais qu'il était moins difficile d'y rester que d'essayer d'en sortir pour m'aventurer dans l'inconnu.

Le bien-être est un état qu’il faut cultiver, un état qu’il faut apprendre à connaître pour pouvoir le rechercher. Tu ne sais pas ce qu’est le bien-être parce que tu ne l’as jamais connu. Pour te sentir mal, il faut travailler d’arrache-pied. Et de la même manière, il faut travailler pour se sentir épanoui et fort. C’est stupide ! Tout est dans ce sur quoi on met l’accent. Soit on devient malheureux, soit on devient fort : l'effort à fournir est le même.

Castaneda, 2017 : XV. Le « non-agir »

Et oui, quand on est dans cette situation, on ne se rend pas compte de tous les efforts que cela demande de se sentir mal, ni de tout ce qu’il faut investir pour tout voir en noir, pour se maltraiter, etc.

Dans un état dépressif, on ressent de la fatigue, de l’épuisement et du découragement, mais je comprends aujourd’hui qu’une partie de cette fatigue, dans mon cas, provenait du fait que je portais en moi une voix intérieure très critique et malveillante. Une relation qui est devenue si envahissante qu’elle s’est emparée de mon identité, jusqu’à ce que je finisse par croire que c’était ce que je méritais : un système de croyances qui me condamnait à une vie où je ne pouvais pas être meilleure, me répétant que “ le bonheur ou le plaisir ” ne m’appartenaient pas.

Comme le dit Castaneda, il est important de ne pas se prendre trop au sérieux, sinon on perd de vue le monde et on finit par s’isoler. J’ai perdu cette vision en partie parce que j’étais aveuglé par mes détracteurs et mes systèmes de croyances.

Désormais, ce qui nous importe, c'est de nous débarrasser de notre arrogance. Tant que vous avez l'impression d'être la chose la plus importante au monde, vous ne pouvez pas vraiment apprécier le monde qui vous entoure. Tu es comme un cheval avec des œillères : tu ne vois que toi-même, sans te rendre compte de rien d'autre.

Castaneda, 2017 : p. 49

Et, comme cela s’était déjà produit avec les crises d’épilepsie, une fois de plus, ma relation avec le système de santé n’a pas répondu à mes besoins tout au long de ce parcours. Ou peut-être que si, cela dépend du point de vue. Après deux ans de traitement aux antidépresseurs au service pédiatrique de l'hôpital, j'ai atteint l'âge adulte et on m'a transférée au service pour adultes. Là-bas, une psychologue d'une honnêteté et d'une franchise surprenantes m'a dit que si, pendant tant d'années, ils n'avaient pas réussi à m'aider, elle n'y parviendrait pas non plus, et elle m'a donc donné mon congé. À l'époque, cela a été un coup dur de me retrouver seule face à tout cela. Mais avec le temps, j’ai compris que si je voulais quitter cet endroit, cet état douloureux, je ne pouvais y parvenir que par moi-même. C’était comme être un citadin qui doit apprendre à survivre sur une île déserte.

J’ai suivi une infinité de thérapies et de parcours, j’ai emprunté de nombreuses voies, et je me suis retrouvée au bord de la mort… mais au plus profond de moi, il y avait toujours quelque chose, une petite lueur qui croyait en la possibilité de m’en sortir et de vivre autre chose. Ce fut un parcours de plus d’une décennie, mais cela valait la peine de le vivre et de me battre pour trouver la sortie de ce tunnel obscur, afin de pouvoir profiter pleinement de la vie jusqu’à aujourd’hui.

Un jour, j’ai découvert que si je voulais devenir un chasseur digne de moi-même, je devais changer mon mode de vie. J’aimais me lamenter et pleurer beaucoup. J’avais de bonnes raisons de me sentir victime. Mais ensuite, quelqu’un m’a appris à chasser. (Il explique que les Indiens sont traités comme des chiens.) Et j’ai compris que je voulais changer mon mode de vie parce qu’il ne valait pas la peine d’être vécu.

Castaneda, 2017

D'une certaine manière, c'était pareil pour moi : J'avais des raisons de me sentir victime, mais j'avais encore plus de raisons de mériter autre chose que ce que je m'imposais. Et en prenant conscience de mon parcours, j'ai appris à me respecter et à m'offrir la possibilité de me libérer d'une telle oppression.

Une retraite bouddhiste m’a amené à réfléchir profondément à ma compréhension de la mort et à mes convictions à ce sujet. La loi du karma m'a tourmenté l'esprit pendant des jours, car, selon la perspective de cette lignée bouddhiste particulière, il était absurde de considérer la mort comme un moyen de libération. Mais cela m'a aidé à envisager de rechercher le calme que je recherchais dans ces moments où, par le passé, l'angoisse menaçait de m'ôter la vie.

En explorant l’état que je recherchais dans ces moments de crise où je caressais des pensées suicidaires, j’ai trouvé dans la mort un état de calme et de vide, dans lequel, par essence, il n’y a rien à faire. C’était un état de légèreté, où l’esprit était immobile et le temps s’étirait, et où, en même temps – et c’est là l’essentiel –, je ne vivais que dans l’instant présent. C’était un état de détachement de l’esprit et du corps.

Au fil des années, et grâce à l'approche du Processwork, j'ai pu comprendre que le mécanisme sous-jacent à la dépression ou au suicide consiste à rompre avec la réalité consensuelle, afin de pouvoir accéder à une autre expérience de moi-même. Ce motif est présent dans mon rêve et fait partie de ce que j’apporte au monde : l’importance de rompre avec cette réalité consensuelle, de lâcher prise sur les camps et les luttes, et de s’abandonner pour que quelque chose de nouveau puisse émerger, que quelque chose puisse naître. Cela a beaucoup à voir avec le fait d’abandonner son identité, de laisser mourir son moi ordinaire. C’est m’ouvrir à ce qui va se créer, c’est une vision chamanique, ce que Castaneda définit comme « arrêter le monde pour pouvoir voir au-delà ».

J'apprécie énormément de pouvoir travailler sur le thème du suicide, de pouvoir écouter le processus qu'il dissimule. Le suicide est un processus qui cache la culpabilité et la honte ; c'est un sujet dont personne ne veut entendre parler ni discuter, car cela nous fait peur. Pour moi, le fait de pouvoir en parler et de lui accorder un espace pour l’assimiler m’a aidée à renouer avec la vie. Le suicide masque un immense désir de changement, de transformation, de recherche de sens et de libération d’une identité prisonnière, ainsi que d’une connexion avec quelque chose de plus grand et de plus profond en soi. Et toutes ces découvertes se sont produites en me reconnectant à l’essence même de la vie et en abandonnant tout ce qui m’était familier, en laissant de la place à ce qui naît du non-faire.

Je suis fermement convaincu que Si, en tant que société, nous accordions davantage de place à la mort et aux processus qui l’accompagnent, nous pourrions entretenir un rapport plus sain avec la vie et avec nous-mêmes. Le fait de considérer la mort et le suicide comme des tabous revient à exclure une partie importante de la vie et des processus que nous traversons.

Même Platon affirmait que la mort n’est pas une fin catastrophique, mais plutôt un point d’inflexion menant à un but supérieur […] Être mort, c’est tout sauf ne pas être. Au contraire, la mort élève, approfondit et transforme l’être. Être mort, c’est être éveillé, rester concentré sur soi-même sans le corps, qui obscurcit la vérité, est source de distraction ou de confusion. La mort approfondit la concentration et l'intériorisation de l'âme.

Han, 2002, p. 129

c) Synchronicités

Il est important de prendre en compte les événements qui nous arrivent, car ils recèlent eux aussi des informations sur ce processus. Au début de ce texte, j’ai évoqué deux événements marquants qui se sont produits l’année dernière, lorsque j’ai lancé ce projet, et sur lesquels je reviens aujourd’hui pour les mettre en relation avec le récit de ma vie.

J’ai évoqué au début que je m’étais cassé un os, ce qui m’a immobilisé pendant un certain temps. D’un point de vue chamanique, on dirait que quelque chose est venu me paralyser, que quelque chose m’a arrêté. Mais cela m’a permis de franchir un grand cap : celui d’entrer dans un bloc opératoire. Pour la première fois de ma vie, j’allais m’abandonner sans aucun contrôle, j’allais être anesthésiée et pouvoir endosser ce rôle d’absence qui fait défaut dans l’insomnie, celui de la déconnexion, du lâcher-prise et de l’hypervigilance. Le besoin de danser à nouveau était bien plus fort que la peur de subir une intervention ; sans le mouvement, je sentais que quelque chose en moi était en train de mourir et je ne pouvais pas le permettre.

Et non seulement je me suis offerte à ce rôle de déconnexion, mais en acceptant la force qui a frappé mon corps et m’a projetée au sol lors de l’accident, j’ai pris l’initiative de changer mon mode de vie, de faire les choses autrement. D’une certaine manière, j’ai pris les rênes, j’ai pris les choses en main, au lieu de rester dans le rôle de la victime submergée par la dépression. Ce qui s’est passé d’étrange, c’est que cette fois-ci, je ne fuyais pas ce qui m’était arrivé. J’ai consciemment accueilli la douleur, la tristesse et le manque d’autonomie sur mon corps ; j’ai écouté ses messages et j’ai vécu cette expérience en l’acceptant telle qu’elle se présentait, sans m’en réjouir, mais sans non plus nier ce qui était là. Établir cette nouvelle relation, consistant à prendre en main une nouvelle voie et à assumer ce qui s’était passé, a été un élément important et déterminant dans mon parcours.

Quand on est déprimé, on est très pris par ses pensées. Mais cette fois-ci, j'ai vécu une expérience physique supplémentaire : pour la première fois, je me suis retrouvé immobilisé.

Pour moi, il est important de revenir sur un deuxième événement (qui a marqué le début de ce parcours) : le tremblement de terre qui a secoué mon corps et ma vie pour me reconnecter profondément à mon être et au don de la vie. La mort s’est à nouveau présentée comme un guide de vie. Et en me connectant à l’énergie obscure de l’univers, ce grand inconnu, j’ai repris en main ma vie pour vivre en pleine conscience et en quête d’épanouissement.

Ce jour-là, je me suis penché sur le lien qui m’unit à la mort, afin de clarifier et de me rappeler une nouvelle façon d’aborder la vie qui ne pouvait plus attendre.

Pensez que vous n’avez pas le temps et agissez en conséquence. Que chacun de vos actes soit votre dernier combat sur terre. Ce n’est pas le moment d’être timide. La timidité vous fait vous accrocher à des choses qui n’existent que dans votre esprit. La timidité nous empêche d’analyser et de tirer parti de la chance qui nous est donnée en tant qu’hommes.

Castaneda, 2017

J’avais l’intention de voyager pour trouver le bonheur, mais le destin m’a réservé quelque chose de bien plus grand. Et, contre toute attente, c’est grâce à l’un des événements les plus douloureux de ma vie que ce voyage prend aujourd’hui tout son sens. Et c’est grâce à cet événement, qui semblait être le plus éloigné possible du plaisir, que j’ai pu découvrir l’un des plaisirs les plus profonds que j’aie jamais ressentis.

Cela s’est produit en deux temps. L’un d’eux a été le moment où, d’une manière très profonde, je me suis abandonné à la nature, pour accepter de ne rien pouvoir faire et de livrer ma vie à ce qui devait arriver. C’est une sensation très intense, semblable à celle que je ressentais lors de mes crises d’épilepsie, mais, étonnamment, cette fois-ci, la crise ne s’est pas produite dans mon corps. On aurait dit que c’était la terre qui souffrait d’épilepsie, mais mon corps, pour une raison encore inconnue et bien qu’il ait tremblé pendant des heures, n’a pas eu de convulsions.

Cette fois-ci, le lâcher-prise s’est produit dans une autre dimension, comme un niveau de connexion avec la spiritualité, où un calme et une sorte de lumière ont envahi mon être et m’ont dit que tout allait bien se passer et qu’il était temps de remettre ma vie entre les mains de la nature ou de l’univers. C’est un instant que j’ai pu percevoir comme agréable, en lien avec quelque chose de plus grand, où j’ai lâché prise, m’offrant à la vie.

Un autre moment marquant de cette journée, en lien avec le plaisir, a été de dire au revoir aux personnes que j’aimais dans ma vie. Leur dire au revoir, pouvoir me permettre de m’exprimer sans aucun filtre et avec un amour absolu, là où il n’y avait plus de polarité, là où toute la douleur du passé et toutes les blessures possibles n’avaient plus leur place. J’ai dit au revoir à mes parents, en les remerciant pour ma vie et en leur demandant pardon pour la douleur que j’avais pu leur causer à certains moments. Et je leur ai dit sans crainte que je les aimais. J’ai fait de même avec mon frère. Et le lien qui nous unissait tous provenait d’un amour que nous n’avions jamais connu auparavant, d’un espace d’une grande beauté. Nous savions tous que c’étaient peut-être nos derniers mots partagés, mais une sorte de paix inexplicable nous attendait.

Cette nuit-là, j'ai compris que le plaisir était autre chose ; que le mot « significatif » prenait un nouveau sens. J'ai compris que le plaisir revêtait de nouvelles facettes, qu'il pouvait prendre différentes formes et qu'il pouvait provenir des endroits les plus inattendus. Mais s’il y a une chose dont je me suis rendu compte à maintes reprises, c’est que le plaisir lui-même est quelque chose qui va et vient, qu’on ne peut pas chercher à le contrôler ni à l’imposer. Qu’il ne nous appartient pas en tant qu’êtres humains, mais qu’il nous surprend chaque fois que la nature en décide ainsi.

Encore une fois, La mort m'a apporté la sagesse qui m'a permis de me reconnecter à la vie. Il semble que parfois, le schéma se répète avant de pouvoir être compris, et qu’il apparaisse à travers différents canaux, dans le but d’atteindre la conscience. Comme le stipule la loi de conservation de l’information, celle-ci ne peut être perdue ni détruite ; le système continuera donc à envoyer des signaux encore et encore jusqu’à ce qu’il change. Et cette fois-ci, l’information est parvenue à un niveau très profond, permettant ainsi qu’une transformation importante puisse avoir lieu. Depuis lors, la vie ne pouvait plus être perçue de la même manière, et elle a pris de nouvelles nuances que je n’avais jamais observées auparavant, ainsi que des possibilités de conscience jusque-là inconnues.

7. Prochaine étape : les personnes réduites au silence au sein de la collectivité, les abus

Le silence autour du traumatisme conduit lui aussi à la mort : la mort de l'âme. Le silence renforce l'isolement lié au traumatisme.29

Bessel Van Der Kolk

Au fur et à mesure que ma thèse avançait, de nouveaux aspects ont émergé, des aspects que j’avais initialement décidé de ne pas inclure mais qui, en raison de leur lien évident avec le sujet, ne pouvaient être omis. Les abus sexuels font partie de ces “ aspects ” et aujourd’hui, au terme de ce parcours, je me rends compte que à quel point la définition et la délimitation de la notion d’abus ont influencé la manière dont j’ai vécu le plaisir.

Avant d’aller plus loin, je ressens le besoin de rendre hommage à la myriade de voix passées et présentes qui ont été réduites au silence. Je dédie ce chapitre aux femmes du monde entier, à toutes ces générations qui ont vu la répression s’ancrer au plus profond d’elles-mêmes ; aux filles, mères, grands-mères et arrière-grands-mères qui ont souffert les conséquences d'un système patriarcal qui a besoin de contrôler le corps de la femme comme s'il s'agissait d'une arme redoutable.

Le feu qui ravage les dimensions sociales, psychologiques et spirituelles de l'humanité peut détruire le monde. Mais il peut aussi transformer les conflits en une occasion de bâtir une communauté plus forte. Cela ne dépend que de nous : nous pouvons éviter les conflits, ou bien nous pouvons nous jeter dans le feu, intervenir et essayer d'empêcher que les erreurs les plus douloureuses de l'histoire du monde ne se répètent.

Mindell, 2015, p. 18

Aujourd’hui, “ je m’expose ” pour parler des abus, et plus particulièrement des abus sexuels et de toutes les dynamiques qui les entourent. Avoir été victime d’abus sexuels a été l’une des expériences les plus douloureuses de ma vie, et celle qui a le plus marqué mon parcours. Aujourd’hui, je brise le silence et j’aborde le sujet des abus afin, d’une certaine manière, de le restituer à la communauté. Après avoir longtemps travaillé sur cette question à un niveau personnel, Je renvoie la question à la communauté au sein de laquelle cela s'est produit et qui, par conséquent, devrait en assumer la responsabilité.

Nous vivons dans une société où une femme sur quatre a subi des abus sexuels à un moment ou à un autre de sa vie, ce qui signifie également qu’il existe un nombre élevé d’agresseurs. Or, la société qui laisse cela se produire non seulement ne sanctionne pas ces actes, mais en nie également l’existence, minimisant ainsi les préjudices qu’ils causent. Près de 70% des abus signalés n’ont eu aucune conséquence, ni sur le plan juridique, ni au sein de la famille, ni au sein des structures sociales. Il semblerait que la voix qui prête l'oreille aux abus et qui devrait en assumer la responsabilité soit réduite au silence, une voix que l'on peut qualifier de “ rôle fantôme »30” dans le cadre des croyances patriarcales.

Jusqu’à récemment, on ne parlait pas des abus ; ce n’est qu’au cours de la dernière décennie qu’ils ont commencé à être dénoncés et à faire l’objet d’un débat public. Notre culture nous pousse encore à vouloir les dissimuler. Il y a beaucoup de la souffrance, la douleur, la honte et la culpabilité qui se cachent derrière les récits de maltraitance, mais ces expériences sont vécues dans le silence, tout comme, à plus forte raison, l’impact profond qu’elles ont sur nos vies.

a) Mon histoire : rétablissement et guérison après des abus

Dès mon plus jeune âge, les abus ont fait partie de ma vie, à tel point que pendant de nombreuses années, j’ai cru que c’était mon destin. J’avais l’impression que quelque chose planifiait ma vie, comme si une sorte d’être puissant décidait de mon sort à ma place, me plaçant sans cesse dans ces situations. Elles ne cessaient de se répéter et je ne comprenais pas pourquoi. Désespérée et désorientée, j’ai essayé de trouver des explications et de déterminer qui était responsable de ce qui m’était arrivé. Je me demandais ce que j’avais bien pu faire pour mériter ce que je subissais ; c’était un combat permanent contre la culpabilité, la confusion et le désir de comprendre pourquoi cela n’en finissait pas.

J'ai cherché de l'aide dans toutes sortes de thérapies différentes pour tenter de me libérer de cette marque gravée sur mon corps qui semblait m'attirer vers des situations de maltraitance. Parfois, j'avais l'impression que les hommes pouvaient lire sur mon corps l'autorisation de me maltraiter à nouveau. Cela peut paraître fou, même en relisant mes propres mots, mais c'est vraiment ce que je ressentais.

Je me souviens d'un événement particulièrement marquant lié à ma quête pour comprendre les signaux que j'aurais pu envoyer.

Après une période de thérapie, j’ai décidé de partir en vacances ; les jours précédant mon départ, j’étais envahie par la peur qu’il m’arrive quelque chose. Je me souviens que mon thérapeute m’avait donné une consigne pour mon voyage : je devais établir des limites claires vis-à-vis de tout homme qui s’approcherait de moi. À l’époque, je n’ai pas écouté ni cru au pouvoir des signaux que mon corps pouvait émettre.

La première nuit est arrivée et j’étais épuisé par le décalage horaire ; l’heure d’aller me coucher approchant à grands pas, mon ami et moi avons cherché un hébergement. Un homme qui louait des chambres nous a proposé un endroit où dormir. J’avais le pressentiment que ce n’était pas une bonne idée, mais, comme j’avais l’habitude de le faire à l’époque, j’ai ignoré ce sentiment et j’ai décidé de faire confiance à mon ami qui semblait satisfait de ce plan. Cette nuit-là, et pour la première fois de ma vie, j’ai mis des bouchons d’oreille pour dormir.

Pendant que je dormais, l'homme est entré dans la chambre. Quand je me suis réveillée, désorientée et paniquée, il était déjà trop tard. Je n’ai pas pu fixer de limites, car, aussi incroyable que cela puisse paraître, je ne m’étais pas réveillée à temps. Même maintenant, les larmes coulent sur mon visage tandis que j’écris ces lignes. Ce jour-là, j’ai pleuré sans cesse en me demandant comment cela avait pu se reproduire : nous avions à peine échangé deux mots, comment aurais-je pu détecter le moindre signe ou fixer la moindre limite ? Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, l’histoire avait réussi à se répéter.

Lorsque des problèmes et des expériences particuliers se répètent sans cesse, ils offrent autant d’occasions d’examiner les enjeux fondamentaux. À chaque fois, ils apportent de nouvelles expériences, un nouveau sens et de nouvelles perspectives. […] Et pourtant, chaque fois qu’ils se présentent, ils recèlent un potentiel de changement et d’épanouissement personnels. Comme dans les récits mythiques, ce n’est pas le dragon qui change, mais le héros.

Diamond&Spark 2004 : 149

Malheureusement, ce n'était pas la dernière fois. Les abus se sont répétés quelque temps plus tard, comme si je devais encore prendre conscience d'un autre aspect du système. Mais cette expérience m'a apporté quelque chose d'important : j'ai décidé de signaler l'incident. Pour moi, dénoncer signifiait me tourner vers la société et solliciter son soutien. Malheureusement, j’ai été confrontée à une réalité à laquelle je ne m’attendais pas du tout. J’ai découvert un système qui me rendait responsable et me montrait du doigt. Au lieu de m’apporter une protection, d’écouter ma souffrance et de s’attaquer aux abus et à l’agresseur (qui était déjà fiché comme récidiviste), il a favorisé une nouvelle victimisation. Même si la douleur et le sentiment d’impuissance face à ce qui s’était passé étaient immenses, il y avait tout de même un point positif : je ne suis pas restée silencieuse, au contraire Je l'ai réintégré dans le système. Les fois précédentes où j'avais été victime d'abus, j'étais restée silencieuse, enfouissant cette expérience au plus profond de moi sans parvenir à y réagir. Mais cette fois-ci, j'ai cessé de me replier sur moi-même et j'ai commencé à pointer du doigt les autres.

Quelques années plus tard, et curieusement lors d'un autre voyage, je me souviens d'une situation qui a effectivement donné un tournant nouveau et décisif à mon histoire.

Je me trouvais dans un pays qui m’était inconnu, loin de chez moi, où je n’étais que depuis quelques jours. J’étais partie suivre un séminaire sur le « Processwork ». Je ne comprenais pas la langue, et je ne connaissais ni la culture ni les normes sociales locales. Je suis entrée dans un magasin pour acheter de quoi manger. C’était un petit commerce, qui semblait sympathique. J’étais en bons termes avec le vendeur, même si nous avions du mal à nous comprendre. Soudain, l’homme a franchi le comptoir pour me remettre mes achats et s’est jeté sur ma poitrine. Il n’y avait personne d’autre, c’était tard dans la soirée et je ne comprenais pas ce qui se passait. Il se moquait de moi tout en me tripotant. J’ai ressenti de la peur et beaucoup de colère. Je me souviens m’être sentie bloquée, paralysée et envahie par un sentiment d’impuissance, incapable d’exprimer cette colère face à ce qui venait de se passer, comme cela avait déjà été le cas lors de tous les abus que j’avais subis auparavant. C’était un incident mineur, et j’ai essayé de le minimiser, mais j’ai senti la blessure se rouvrir et saigner.

Le lendemain, lors d’un des exercices du séminaire, j’ai travaillé sur ce qui s’était passé. Je me suis mis dans la peau de l’agresseur pour me connecter à son énergie. J’ai tiré de nombreuses leçons de cette situation. Le plus étonnant a été de découvrir à quel point j’avais besoin de cette énergie pour aller vers ce que je voulais et m’y lancer sans m’attarder sur les obstacles. Cet homme a été pour moi un maître, même si, malheureusement, j’ai dû revivre une situation qui m’a rappelé mon histoire. Mais cette découverte, dans ce pays lointain, a été l’une des clés qui m’ont permis de ne plus vivre ce genre de situations.

Cette même capacité à aller vers ce que l’on veut, avec détermination et détachement, était également présente dans mon “ rêve d’enfant ”. Dans ce cas-là, c’étaient les voleurs qui incarnaient cette énergie, alors qu’ils cherchaient quelque chose à l’intérieur du corps de ma mère.

Je me penche sur ce sujet depuis de nombreuses années, en abordant différents aspects. J'ai pu raconter les faits en laissant place à la douleur, à la colère, à la rage et à d'autres sentiments. J’ai dialogué avec mes critiques et mes systèmes de croyances. J’ai travaillé sur mon corps pour le décongestionner et exprimer la douleur. Et j’ai travaillé sur les conséquences dans le présent. Mais ce qui a été fondamental, c’est d’avoir pu travailler petit à petit sur les différents rôles et explorer les énergies qu’ils recèlent.

Menken (2013) évoque 4 rôles que l'on retrouve dans toute histoire sociale: victime, agresseur, observateur et facilitateur. Dans le cadre d'abus sexuels, les deux premiers rôles sont présents ; parfois, le rôle d'observateur peut également être présent. Je ne peux pas imaginer le rôle de facilitateur dans ce type d'abus, au-delà d'un éventuel suivi après les faits.

Dans le Processwork, il n’existe pas de définition stricte de ce qu’est un facilitateur. De manière générale, le facilitateur est la personne qui met en lumière et donne un cadre à ce qui se passe, qui accompagne les différentes parties pour les aider à travailler sur leurs divergences ou leurs conflits, qui veille à ce que les différentes voix et les différents sentiments soient entendus, etc. C’est une figure qui était manifestement absente de mon parcours, à l’exception de l’accompagnement lors du travail sur les traumatismes. Mais c’est en m’engageant dans ce parcours que mon facilitateur intérieur a trouvé sa place pour pouvoir prendre en compte et faciliter les polarités, et ainsi apprendre à tirer les enseignements utiles de ce qui s’est passé. Pour y parvenir, il a été essentiel de pouvoir accueillir les différentes parties sans porter de jugement, avec l’esprit ouvert d’un débutant, avec curiosité, compassion… et tous ces éléments qui avaient été glissés dans la valise au début du voyage.

Au cours de ce processus de guérison, j’ai revisité les différents rôles que j’avais l’habitude de nommer, certains plus familiers et mieux intégrés que d’autres. Pendant des années, je me suis inconsciemment identifiée (voire sur-identifiée) au rôle de victime. J’avais enfilé la robe de la victime et, en tant que telle, je réagissais ainsi à de nombreuses situations où s’instauraient des rapports de force. Et lorsque je me déshabillais, je ne savais pas comment enfiler d’autres vêtements. Je la connaissais bien et je la portais bien, elle semblait faite sur mesure et j’y étais à l’aise. La clé pour changer cette situation a été de prendre conscience de qui réagissait à chaque instant. Et de porter mon attention sur les moments où je remettais cette même robe. Et d’avoir confiance dans le fait que d’autres vêtements et d’autres tenues peuvent également s’adapter à mon corps, m’aidant ainsi à créer une nouvelle identité.

Même si tu aimes t'apitoyer sur ton sort, tu dois changer ça. Ça ne cadre pas avec la vie d'un guerrier.

Castaneda, 1972, p. 161

Du point de vue du Processwork, on pourrait dire que mon processus primaire présentait lui aussi un certain côté tranchant. J'avais certaines réticences à m'identifier consciemment au rôle de victime dans cette situation, en m’appuyant sur l’expérience de la victime des abus. C’est pourquoi franchir la limite et endosser ce rôle en toute conscience a constitué un élément important du processus de travail sur les abus subis par le passé. Écouter la partie qui est victime et lui accorder la place qu'elle mérite. Et être capable de reconnaître les abus comme tels, car auparavant j'avais tendance à minimiser ce qui s'était passé et, surtout, à m'en vouloir. Même dans cet écrit, la culpabilité a été présente à certains moments, m'empêchant de me sentir légitimement en droit de parler de ces abus.

Me mettre à la place de l’agresseur ou de l’auteur des violences n’a pas été simple non plus. Cela m’a demandé du temps, surtout pour sortir des scènes de maltraitance et me voir en tant qu’agresseur. Mais cela a été plus facile en partant du rôle de ma voix intérieure critique. La difficulté à se considérer comme un agresseur semble relever d’un processus similaire à celui de la société ou de la culture, qui, d’une certaine manière, refuse d’accepter la cruauté de la réalité.

Nous nions la capacité dont nous disposons, en tant qu’êtres humains, d’utiliser et de maltraiter nos enfants et nos femmes afin de perpétuer le système patriarcal dans lequel nous vivons. En niant cela, nous occultons les faits et vivons les émotions qui nous définissent.

Darder, 2018 : p. 42

Cependant, j’ai moi-même joué le rôle de l’agresseur au cours de ma vie. À une échelle moindre que celle des abus dont j’ai été victime, mais avec la même essence. Je n’ai pas non plus su gérer l’impact que cela a parfois eu, aveuglé par le pouvoir et sans tenir compte des limites de l’autre. C’est quelque chose d’humain, mais qui n’est pas tolérable. Nous avons beaucoup à faire, tant au niveau individuel que collectif, pour nous sensibiliser à la manière dont nous utilisons le pouvoir.

En travaillant sur la figure de l'attaquant, de l'agresseur ou de l'auteur de violences extérieures, j'ai pu me reconnecter à ma capacité à me protéger, à ma force et à mon pouvoir, grâce à ma capacité à fixer des limites et à trouver ma liberté.

Cela a également été intéressant jouer le rôle de l'observateur, c'est-à-dire celui qui, de l'extérieur, est témoin de ce qui se passe. J’ai découvert qu’il s’agit d’une figure que je dois garder à l’esprit et à laquelle je dois accorder davantage d’espace et d’importance. C’est comme un œil qui observe, et lorsque je l’explore, cela me procure une distance émotionnelle et physique, tout en préservant l’intensité et en me permettant de recueillir des informations sur le terrain. Cette figure s’est avérée être semblable à l’image qui a émergé du processus d’insomnie, que j’ai qualifiée de « méta-regard protecteur » (page 38 : image 3)

Être capable d'assumer chacun des différents rôles et découvrir quelle facette de moi-même je laisse transparaître dans différentes situations de ma vie quotidienne Ces étapes ont joué un rôle important dans mon processus de guérison et m’ont permis d’adopter une attitude plus souple vis-à-vis de mon passé et de mon présent, tant dans mes relations qu’au sein du monde qui m’entoure. En retour, les expériences et les sentiments liés à ma marginalisation ont moins polarisé mon champ de perception. Je suis devenue plus attentive à ce qui se passe dans ma vie et, par conséquent, je constate moins de maltraitance venant de l’extérieur.

Dans ce processus de guérison du traumatisme et d'écriture à ce sujet, Il a été essentiel que je m'accepte à chaque étape, tant en ce qui concerne l’agresseur que les abus eux-mêmes. Pour pouvoir travailler sur l’énergie de l’agresseur, je devais d’abord être la victime. Me mettre à ma place et m’approprier ma douleur, pour pouvoir ensuite passer de l’autre côté et l’écouter. Et en même temps, accepter qu’il ne s’agissait pas d’un processus linéaire, au cours duquel je revivais souvent des sensations et des sentiments que je croyais avoir déjà surmontés, et qui exigeaient une attention renouvelée. C’était un va-et-vient entre les phases, et j’ai pu observer à quel point j’étais plus facilement prise au piège dans certaines que dans d’autres.

Ce n’est qu’après m’être autorisé à exprimer ma colère que j’ai pu aller de l’avant, malgré mes blessures et mes frustrations, passées et présentes, pour finir par comprendre que personne n’est vraiment coupable et que chacun doit prendre conscience de la réalité, tout comme tout le monde.

Mindell, 1995, p. 57

Il est essentiel de travailler sur les traumatismes au niveau personnel, mais il est également nécessaire de le faire au niveau relationnel et au niveau du monde. Il est important de pouvoir agir à différents niveaux afin de transformer l'humanité.

J'avais deux expériences de guérison dans mon processus, tant au niveau relationnel qu’au niveau global. D’une part, c’était discuter avec une personne qui s'est présentée comme l'agresseur. Cela m'a permis de mener cette interaction à son terme ce qui ne s’était jamais produit auparavant, afin de pouvoir par la suite dépasser mon rôle de victime pour devenir une survivante. J’ai pu dialoguer, être écoutée et reconnue par une personne qui avait occupé le rôle d’agresseur et qui acceptait la souffrance qu’elle avait causée. Et la deuxième expérience concernait le monde extérieur, lors d’un événement de Processwork où nous avons mené un processus de groupe sur les abus sexuels. Cela a été une source de guérison de pouvoir de me reconnaître publiquement, dans un environnement sûr, en tant que victime, puis, plus tard, en tant que survivante. Révéler ce secret douloureux au grand jour et pour la communauté, cela a été libérateur. La blessure infligée à la société lui a été renvoyée, de sorte qu’en tant que société, nous en avons tous assumé une part de responsabilité.

Outre les rôles déjà mentionnés, de nombreux autres se dessinent dans le domaine des abus sexuels. L’un de ceux que j’ai mis en avant et sur lequel j’ai longuement réfléchi est celui de la personne qui prend soin ou qui protège. Un rôle qui était absent de mon expérience, tant sur le plan extérieur qu’intérieur. Au cours de mon parcours, personne ne s’est occupé de moi ni n’a voulu voir la blessure. Ce que je souhaitais, c’était qu’elle guérisse et disparaisse, qu’elle soit effacée de mon corps. Mais l’abus se reproduit lorsque j’oublie mon corps, lorsque je m’en déconnecte parce qu’il renferme trop de douleur. Il m’a fallu un travail important pour percevoir le rôle du “ protecteur ” à l’œuvre dans l’instant présent.

Personne ne souhaite se souvenir d'un traumatisme. En ce sens, notre société n'est pas différente des victimes elles-mêmes. Nous souhaitons tous vivre dans un monde sûr, maîtrisable et prévisible, et les victimes nous rappellent que ce n'est pas toujours le cas.

Van der Kolk, 2015, p. 221

Cette citation de Van der Kolk me fait penser à la théorie holographique. Selon cette théorie, Ce que nous observons au sein de la communauté est le reflet de ce que nous vivons dans notre vie privée, et inversement. Ma conviction quant à cette théorie m'a poussé à vouloir explorer les différents rôles qui coexistent en moi : ce sont ceux qui vivent également dans le monde extérieur et avec lesquels je devrai interagir et négocier.

Chaque relation, chaque interaction et chaque expérience est une nouvelle occasion d'apprendre à connaître mes limites et à me respecter. Ce sont des étapes de ce voyage mythique. Et à travers elles, je perçois désormais le sentiment d’échec, ce moment où l’histoire s’est répétée, comme un pas de plus vers ma libération d’une cicatrice qui, je le pensais, me marquerait à jamais. Peut-être ne pourrai-je jamais effacer cette marque sur mon corps, mais je sais qu’elle deviendra une sorte de tatouage pour me rappeler l’importance de prendre soin de mon être, de mon corps et de mon âme.

Lorsque vous vous laissez emporter par ce travail et que vous le laissez vous bouleverser, quelque chose d’extraordinaire peut se produire. Vous commencez à prendre conscience que toutes les situations impossibles sont aussi vos meilleurs professeurs.

Mindell, 1995, p. 58

Même si je porte encore de nombreuses blessures, physiques ou symboliques, je suis aujourd’hui capable d’en parler et j’ai le sentiment que tout ce que j’ai traversé fait de moi ce que je suis. Bien sûr, je n’aurais pas choisi de vivre ce que j’ai vécu, c’est impensable. Mais j’en tire les leçons, je considère ces expériences comme des enseignements et je prends conscience de ce grand besoin de bienveillance et de bien-être personnel. Il y a encore certaines de ces situations qui, même en prenant du recul et en considérant le processus dans son ensemble, me sont difficiles à accepter pleinement sans sentir mon cœur se serrer.

Parfois, tout ce travail et le fait d’écrire sur ce traumatisme m’ont déstabilisée intérieurement. J’avais besoin de prendre conscience de certaines choses et de retrouver mon équilibre intérieur. J’ai choisi de traverser la douleur liée à cette expérience afin de pouvoir intégrer ce que j’ai vécu, de me reconnecter à moi-même et d’accueillir mon être tout entier. Et moi aussi, je suis dans le même cas un rêve pour le monde : qu'un jour, en tant que société, nous soyons capables d'accepter et d'assumer ce que nous produisons, en étant plus en phase avec ce que nous sommes. Je rêve de sortir de cette hypnose collective dans laquelle nous vivons.

En clôturant ce chapitre, je me suis demandé : “ Que représente pour moi l’expérience des abus sexuels ? ” Et j’ai fait le lien avec une sensation qui a habité mon corps pendant longtemps : celle d’un corps vide, comme si chacun de mes organes avait été arraché. En écrivant ces lignes, je me rends compte que c’est la réaction ou le sentiment que j’ai éprouvé après avoir été victime d’abus. Et l’acte d’abus sexuel consiste à exercer son pouvoir sur un corps étranger et à prendre ce que l’on veut. À aller jusqu’au bout, sans se soucier d’autre chose que de ses propres besoins et désirs.

Si je devais trouver la clé magique au cœur même de ces maltraitances pour m'en guérir, ce serait ma capacité à aller de l'avant à fond., et de puiser en moi la force d'être à l'écoute de mes besoins et de mes désirs, avec bienveillance, amour et estime de soi.

b) L'empreinte sur le corps

Les abus sexuels ont des conséquences émotionnelles. Dans mon cas, ils ont entraîné de la douleur, de la colère, un besoin de contrôle, de la culpabilité, de la méfiance, du dégoût envers mon propre corps, un rejet de la sexualité ou de la figure masculine, des peurs… Et bon nombre de ces émotions persistent au fil des années, même si les expériences d’abus appartiennent à un passé lointain. Tout comme les émotions restent emprisonnées, toutes les expériences et sensations physiques vécues sont également enregistrées dans la mémoire corporelle.

Et nous essayons d'effacer, d'oublier, de mettre de côté… dans le but de surmonter la douleur physique insupportable que nous causent nos émotions.

Nous faisons tout notre possible pour faire disparaître ces sensations insupportables, que ce soit en nous accrochant désespérément à un autre être humain, en nous engourdissant à l'aide de drogues ou d'alcool, ou encore en nous infligeant des coupures pour remplacer des émotions trop fortes par des sensations concrètes.

Darder, 2019 : p. 235

Pendant des années, j'ai critiqué ma façon de vivre, marquée par l'intensité. Il s'agissait d'une critique interne, mais elle était également relayée par une partie de mon entourage, ce qui ne faisait qu'accentuer ma culpabilité. J’avais souvent l’impression d’être morte si rien d’émotionnellement intense ne se passait. Mais cette intensité émotionnelle s’accompagnait d’une intensité physique, où mon corps hurlait, agonisait sous l’effet de crises d’épilepsie, de maux de tête sévères, d’angoisse…

Certaines études indiquent que la maltraitance et les mauvais traitements laissent une empreinte chimique dans le cerveau, qui se traduit par une modification des gènes ; cette modification entraîne une plus grande sensibilité au stress de la vie quotidienne, rendant la personne vulnérable à la dépression et à l’impulsivité, en raison d’une faible concentration en sérotonine, et la rendant ainsi plus vulnérable au suicide. (Darder, 2018 : 208, paraphrasé)

Pour moi, il a été important de comprendre qu'au niveau cérébral, il existe de véritables raisons neurologiques qui expliquent pourquoi les personnes ayant été exposées à de fortes doses d'adversité sont plus enclines à adopter des comportements à haut risque.

De nombreuses personnes ayant subi un traumatisme semblent rechercher des expériences qui rebuteraient la plupart d’entre nous. Et les patients se plaignent souvent d’un sentiment de vide et d’ennui lorsqu’ils ne sont pas en colère, sous pression ou en train de pratiquer une activité dangereuse.

Van der Kolk, 2015 : p. 34

Lire des témoignages sur les conséquences des maltraitances – physiques, émotionnelles et relationnelles – subies par d’autres personnes, et me reconnaître dans leurs mots, a été un processus intense, douloureux mais libérateur. Je sentais au fond de moi que mes symptômes chroniques y étaient liés, mais le lire à travers les mots d’autres personnes m’a fait l’effet d’un coup au corps. D’un côté, j’ai ressenti une profonde tristesse en constatant le fardeau que représentent les maltraitances. Mais d’un autre côté, comprendre l’histoire, la symptomatologie et le mode de vie m’a apaisée et m’a permis de ne plus porter de jugement. Quoi qu’il en soit, La compréhension donne naissance à un autre être dans le monde, moins agressif et plus amical.. Le fait de mettre cette expérience en mots permet de la prendre avec plus de recul.

Le traumatisme provoque un blocage et une dissociation chez la personne. Ces abus m'ont amenée à vivre en dissociation avec mon corps, auquel je ne prêtais attention que lorsqu’il me faisait mal ou que j’entrais dans des états modifiés. Je suis devenue l’esclave de mon esprit, réagissant sans cesse à ses attentes. Je n’écoutais pas les signaux que mon corps m’envoyait pour me reconnecter à ma vérité. C’est donc une merveilleuse façon d’avoir pu pour revenir aux sensations et aux ressentis, pour renouer avec ma nature, valider mon intuition et apprendre à aimer mon corps et à m'aimer moi-même.

Les maltraitances s’ancrent profondément dans notre corps et, pour pouvoir supporter tout cela, nous les refoulons, en évitant les émotions, qu’il s’agisse des expériences négatives ou des plus positives. Autrement dit, nous bloquons tout sentiment de plaisir.

Si l'on revient à mon “ Rêve d'enfance ”, on constate que la figure de la souffrance était incarnée par la fillette, qui vivait dans la peur. Cela contraste avec la figure de la mère qui, bien qu'ouverte et « attaquée », semblait ne pas être en prise avec la douleur. On observe entre ces deux figures une polarité en matière de sensibilité. Cette dualité entre sensibilité et insensibilité a constitué une dynamique très présente Au cours des abus que j'ai subis : pour survivre à la douleur émotionnelle et physique, j'ai appris à m'engourdir et à me détacher de mon corps afin d'éviter de souffrir.

Pendant de nombreuses années, l’idée d’aborder une relation sexuelle m’effrayait. D’un côté, la société m’avait fait croire que la sexualité était agréable. De l’autre, pour moi, la sexualité représentait un danger et était synonyme de souffrance et de douleur, tant physiques qu’émotionnelles. Et le mécanisme de survie que j’ai trouvé, tant dans les abus que dans les relations que j’ai choisies, consistait à quitter mon corps, à me déconnecter, à m’éviter, pour échapper à la souffrance. À séparer le corps du sentiment. Tant pour le plaisir que pour la douleur. Le corps était devenu un réceptacle inerte.

Le manque de respect envers mon propre corps et mon expérience traumatisante, associés à la marginalisation sociale liée à ce traumatisme (notamment dans la sphère sexuelle), ont alimenté ma souffrance pendant de nombreuses années. Cela m’a fait me considérer comme un être imparfait, incapable de profiter de ce que l’on présente généralement comme le plaisir sexuel.

Au fil des années, j'ai appris à respecter mon corps et à respirer en lui, tout en prenant des décisions pour lui, voire en franchissant le pas pour le choisir et m'y épanouir.

À cet égard, le travail thérapeutique a joué un rôle fondamental, mais surtout le travail corporel visant à renouer avec les sensations et à redécouvrir mon corps. Au début de cet article, j’ai évoqué la période où j’ai été immobilisée pendant des semaines dans un fauteuil roulant et comment, dans cette situation, j’ai établi un lien profond avec ma nature en mouvement. Aujourd’hui, je suis consciente que, pour moi, la danse et le mouvement ont joué un rôle essentiel pour ne pas perdre le lien avec mon corps.

Pour pouvoir renouer avec le plaisir, il est important de pouvoir assimiler et guérir son passé marqué par les abus. Du moins, c’est ainsi que cela s’est passé pour moi. Il a été essentiel d’en parler, de mettre les événements en perspective et de reconstruire ces histoires pour libérer le corps. Pour rechercher des lueurs de vie et de lumière. Sortir du mode de survie, cesser de m’isoler et surtout, ce qui est très important, retrouver la capacité de ressentir. Et de pouvoir m'offrir, petit à petit, des expériences de sécurité, de plaisir, d'attention, afin que ce corps apprenne qu'il peut commencer à s'ouvrir aux sensations sans craindre aucune menace. C'est un chemin de réapprentissage et de confiance.

Pour recommencer à faire confiance à la vie, à voir à nouveau les couleurs des choses, à apprécier les petits détails et à ne plus être en proie à une sorte de délire de persécution, à une hypervigilance constante et à la peur d’être attaqué.

Travailler sur les traumatismes et les abus sexuels est un travail de longue haleine. Je ne sais pas si, un jour, j’aurai le sentiment que cette cicatrice a cicatrisé, mais je n’ai d’autre choix que de continuer à en prendre soin et à lui donner de l’amour, afin qu’elle pèse chaque jour un peu moins sur mon corps, et donc sur ma vie.

8) Oppression intériorisée, systèmes de croyances et maltraitance

Il semble très fréquent, chez les personnes qui ont subi des abus sexuels, que l'une des répercussions ou conséquences soit le développement d'une voix intérieure très critique et blessante, car nous reproduisons ainsi le schéma que nous avons appris.

Quand on vit pendant tant d’années avec ce genre de critique intérieure, celle-ci s’ancre si profondément dans notre système de croyances qu’il devient difficile de distinguer ce qui relève de la maltraitance de ce qui n’en relève pas, ce qui crée une relation oppressante envers soi-même.

J’ai longtemps vécu sous le joug de ma voix intérieure critique, qui m’a dominée. J’en suis arrivée à un point où je me détestais, où je détestais mon corps, au point de m’en dégoûter et de me mépriser… Il est facile de s’opprimer soi-même quand on a passé toute sa vie à le faire, et il est difficile de s’en rendre compte au moment où cela se produit pour pouvoir fixer des limites.

En cas de maltraitance, on perd la capacité de dire NON, absent. Négocier avec ses propres limites est complexe, car il n’existe pas de modèle sain à suivre et l’on peut facilement retomber dans l’auto-maltraitance. En rédigeant ce chapitre, la « méta-compétence » consistant à ne pas me mettre la pression a été cruciale ; en effet, le rôle de celui qui « pousse » est très présent dans ce genre de dynamiques. J’ai dû me rappeler que rien ne devait forcément se passer et que je devais constamment renégocier mes limites afin d'éviter que de tels abus ne se reproduisent.

À propos de consentement, j’ai dû travailler là-dessus de l’intérieur, sur mon dialogue intérieur. Cela a été un exercice d’équilibre et de négociation entre une partie de moi qui lutte pour échapper au rôle de victime et une autre qui a besoin de protection. Si je travaillais avec un client, je devrais être très attentive à ses réactions, mais dans mon cas, je dois être très attentive à mes propres signaux.

Au fil des années, mais aussi tout au long de ce parcours, mes convictions ont évolué. Aujourd’hui, c’est plus souple, plus fluide, moins critique. Mais il subsiste tout de même certaines voix critiques intériorisées qui sont difficiles à détecter et à faire taire. À mesure que j’ai développé mon processus secondaire, celui-ci a évolué et s’est intégré à mon identité, ce qui m’a permis d’atteindre le méta-communicateur. Prendre conscience de cela, à partir d’une observation détachée, a été un aspect très important pour parvenir à faire taire cet oppresseur intériorisé. Cela a été révélateur de reconnaître dans ma psychologie interne le schéma abusif qui annulait certaines parties de moi-même. J’apprécie de lire ma propre histoire et en prenant conscience à chaque instant de qui l’écrivait.

Dans ma vie, le critique était devenu le metteur en scène qui déterminait le cours des événements. Il avait pris le pouvoir et les rênes, il s’était emparé de moi, et tout mon être obéissait à ses ordres, reléguant ainsi de nombreuses facettes de ma personnalité à la marge et les rendant invisibles.

En travaillant sur l'oppression que j'avais intériorisée, j'ai pu distinguer les différentes voix comme s'ils formaient un groupe, et j'ai appris à connaître certains d'entre eux qui étaient restés dans l'ombre. Grâce à cela, je me sens plus libre et moins enclin à la dépression.

Pour pouvoir faire face à cette oppression, j'ai dû prendre conscience que j'avais une théorie toute faite, une histoire sur moi que j'ai inventée pour moi-même et que j'ai adoptée, ce qui, bien souvent, revient à pathologiser mon expérience.

Prêter attention à la relation entre les voix intérieures et extérieures s’est avéré essentiel pour pouvoir détecter quand les choses déraillent en moi et comprendre pourquoi. Cela montre à quel point nous sommes à la fois victimes et créateurs de notre propre histoire, mais aussi que nous avons le pouvoir de nous en libérer. Prendre conscience de ce qui nous opprime est un pas de géant vers la libération.

En développant le « méta-communicateur » et en faisant le tri entre les différentes voix, j’ai observé une tendance à éliminer les aspects positifs de ce que je dis ou fais, pour ne retenir que les aspects négatifs. C’est un peu comme voir le verre à moitié vide. Cela a été un véritable exercice d’apprendre à remarquer ce phénomène au moment où il se produit et d’y prêter attention, afin que, d’une certaine manière, l’expérience devienne plus « démocratique ».

Comme indiqué précédemment, les expériences de rejet et de marginalisation Cela fait partie du schéma. J’ai ignoré mes peurs et dévalorisé mon intuition parce que je considérais qu’elles étaient à l’origine du refoulement. Par exemple, lorsque j’avais peur d’aller quelque part, je ne laissais pas cette peur m’arrêter. Je franchissais la limite en me disant que si je laissais la peur l’emporter, je ne pourrais jamais profiter de l’instant présent. Interpréter la peur comme répressive et ne pas l’écouter m’a fait passer à côté des informations qu’elle m’apportait. De plus, ignorer les signaux m’a conduite à des situations de maltraitance. C’est pourquoi je trouve important de me rappeler de faire confiance à mon corps et à la façon dont je perçois l’expérience à travers mes sens.

Exactement le même processus de marginalisation s’est produit lorsque je suis allée chez le neurologue et que je lui ai expliqué mes crises d’épilepsie. Il a marginalisé mon expérience en la niant et en faisant passer ses connaissances avant tout, ce qui m’a causé de la confusion et de la souffrance. Le médecin a sa théorie, mais j’ai ma vérité. C’est la partie de moi qui croit en ce que j’ai vécu à laquelle je dois donner la parole, celle qui a besoin de soutien. C’est la partie intuitive et non dualiste de l’expérience. Je dois faire confiance à cette sensation et aller de l’avant, sinon elle devient une source de souffrance et de confusion pouvant conduire à des états perturbés. Me suivre moi-même sera profondément agréable.

Un processus similaire à la peur évoquée précédemment se produit lorsque ce que l'on pourrait appeler la tyrannie de l'enfant intérieur apparaît. Une partie prend le dessus, exigeant ce qu’elle veut et ne laissant aucune place à autre chose. Seuls les besoins de cette partie sont présents ; celle-ci adopte une attitude autoritaire et éclipse les autres. Chaque fois que cela se produit, je dois me rappeler de me laisser de l’espace afin de pouvoir écouter attentivement au-delà de cette partie dominatrice.

Lorsqu’il y a des antécédents de maltraitance, il est important d’être attentif à l’usage du pouvoir, car celui-ci a été détourné, causant souffrance et douleur. Cela crée un schéma malsain. Nous devons donc veiller à ne pas reproduire cette maltraitance, qu’elle soit interne ou externe. Il est important de trouver de nouvelles façons de gérer et de partager le pouvoir. Pour moi, cela a été un travail difficile. Il m’arrivait parfois, face à des figures masculines, de me retrouver plongée dans la lutte contre les abus. Ou bien, lorsque je ressentais de la peur et que je fixais des limites, celles-ci étaient sévères et rigides, sans que je sois consciente de l’impact que cela avait sur les autres.

Il est également vrai que le fait d’avoir subi des abus et d’y avoir survécu peut conduire à une grande prise de conscience et au développement de l’empathie, de l’affirmation de soi, de la capacité à se connecter à ce que l’on souhaite et à une compréhension profonde de la nature de la vie… C’est une force que nous appelons, dans le Processwork, le “ rang psychologique ».31”. Elle peut se développer en travaillant sur soi-même pour dépasser les conséquences de l’expérience de maltraitance.

Cette prise de conscience peut être source de plaisir. Et pour moi, c’est un plaisir chaque fois que je la partage et que j’enrichis ainsi le champ d’expérience. De même, chaque fois que je fais un pas en avant pour guérir ces blessures, chaque fois que je pose une limite pour prendre soin de moi et chaque fois que je me rapproche de schémas relationnels sains. Ce pouvoir est également source de plaisir lorsque j’accompagne des personnes dans le récit de leurs propres expériences d’abus et que j’ai le sentiment qu’elles se sentent comprises. C’est dans ces moments-là que tout cela en vaut la peine, lorsque l’expérience cesse de saigner et commence à apporter de la lumière et à guérir.

Les maltraitances laissent des blessures profondes qui mettent du temps à guérir. Cela engendre l'isolement et la solitude car même aujourd’hui, ces sujets restent tabous et ne sont pas abordés ouvertement. C’est pourquoi il est si important pour moi de donner la parole à ce qui est caché, à ce qui est marginalisé, et de le dénoncer publiquement, aussi effrayant que cela puisse paraître. Il s’agit également de parler ouvertement des conséquences des abus et de la manière dont elles affectent de nombreux aspects de la vie qui sont portés en silence. D’une certaine manière, partager mon expérience, c’est tendre la main à celles et ceux qui ont vécu des situations similaires et leur permettre de se sentir moins seuls et davantage soutenus.

9) Les imprévus sur la route

a) “ La vie, c’est ce qui arrive pendant qu’on est occupé à faire d’autres projets. ” John Lennon

Suivre le cours du processus implique également d’aller au-devant de ce qui se passe à un moment donné, plutôt que d’y résister. Cela ne signifie pas simplement laisser les choses se produire, ni accepter passivement l’oppression ou le mal. Cela signifie que lorsqu’un obstacle ou une difficulté se présente, nous l’affrontons afin de découvrir quels changements ce défi est censé nous apporter. Il s’agit d’une attitude spirituelle qui cherche à découvrir comment notre être le plus profond s’harmonise avec tout ce qui se présente dans la vie quotidienne et comment cela nous empêche d’être victimes de nos expériences.

Diamond & Jones, 2004, p. 19

Inspiré par ce paragraphe, je me rends compte à quel point il a été important de faire des pauses tout au long du processus d’écriture afin d’observer ce qui se passait avec chaque lettre, chaque mot et chaque phrase. Le fait d’avoir suivi les signes m’a servi de guide pour obtenir des informations, et surtout pour éviter d’être victime de ma propre expérience et de ne pas me marginaliser au cours de ce voyage. Se laisser porter par le courant implique d’aller au gré de ce qui se présente, et cela fait partie du lien avec le plaisir, avec être au plus près du processus et de ce qu’il révèle: limites, critiques, obstacles, rythmes variés, découvertes, …

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ceci Ce pèlerinage de plaisir a été un parcours difficile, angoissant et semé d'épreuves. Néanmoins, je ne regrette à aucun moment d’avoir décidé de me lancer dans ce parcours. Ce parcours est devenu plus léger à mesure que je me découvre à travers lui, en tissant un lien plus étroit avec ce processus. Cela m’a aidé à renouer avec et donne-moi un espace pour vivre en moi-même d'une manière différente, avec la mise en avant de facettes auparavant marginalisées ou réduites au silence en raison d’une oppression intériorisée.

Cela fait environ un an que j'écris et que j'explore ce domaine. J'ai parcouru différentes étapes qui exigeaient des rythmes et des implications différents, et il était important de les respecter. Après des mois passés à écrire, je me souviens avoir dit à mon directeur de thèse, très satisfaite, que les mots coulaient de source. Il m’a répondu que cela ne serait pas toujours aussi facile, et que le moment viendrait où je devrais écrire sur les limites qui se feraient jour. Entendre cela m’a mise en colère et m’a attristée. C’était une surprise pour moi d’apprécier l’écriture, et d’entendre cela, toutes mes critiques se sont confirmées à cet égard. Je me suis bloquée à tel point que je suis restée incapable d’écrire ou de lire pendant 40 jours, me sentant très éloignée du plaisir. À mon retour au travail après cette période, le ton et l’émotion de ma thèse ont commencé à changer. Lorsque j’ai lu la première phrase, j’ai eu les larmes aux yeux. Il y avait de la tristesse et de la douleur entre chaque ligne, et je les avais mises de côté sous le poids de mon rêve plus ambitieux. J’étais devenue l’esclave d’un rêve superficiel et d’une apparence, appelé “ Plaisir ”. J’ai appris que Parler de plaisir, c'était aussi parler de douleur, de tristesse, de difficultés… de tout ce qui se passait à ce moment-là et j’avais besoin de prendre un peu de recul. Quelque chose qui allait au-delà de ce que j’avais toujours compris par le terme “ plaisir ”.

Il est intéressant de constater qu’il y a eu des moments où je me retrouvais bloquée, mal à l’aise avec ce parcours pendant des semaines. À d’autres moments, les mots coulaient comme si je glissais sans résistance dans une rivière en aval. Le chapitre sur l’histoire du plaisir a été difficile et les critiques autour de moi n’ont pas manqué de commenter mon écriture. Je ne savais pas comment aborder cette partie, et j’ai réalisé que je n’avais pas vraiment envie d’écrire à ce sujet, car ce n’était pas ce qui m’intéressait vraiment. Je l’ai fait influencé par un système de croyances qui m’imposait la nécessité d’adopter une approche plus rationnelle ou un chapitre théorique.

Lorsque j’ai commencé à parler des abus et des traumatismes, j’ai ressenti le besoin conscient de ralentir le rythme, de respirer et d’avancer doucement. Je devais garder à l’esprit que, souvent, lorsqu’un abus se produit, tout se passe très vite, de manière inattendue, et que l’on n’a pas beaucoup de temps pour réagir. Et pour pouvoir en parler, j’ai dû pour me donner l'espace nécessaire pour ressentir mes émotions et ne pas ignorer les signaux qui se produisaient, afin de ne pas reproduire ces abus. Cela m'a demandé beaucoup d'honnêteté envers moi-même et une pleine conscience de chaque instant. Je pourrais dire qu'écrire sur ces abus, même si cela a parfois été douloureux, a été une expérience agréable. En effet, cela m'a permis de vivre le fait d'être profondément connectée et proche de mon essence, avec un sentiment de guérison, de bien-être et de libération.

D'autres chapitres, comme celui consacré au rêve d'enfance ou à l'oppression intériorisée, m'ont fasciné. J'ai pu m'y plonger et découvrir de nouvelles réalités, à l'image de quelqu'un qui s'enfonce dans une forêt et se laisse surprendre par chaque être vivant ou chaque détail qui compose le paysage. Dans ces chapitres, la créativité s'est manifestée, offrant un large éventail de possibilités et un plaisir encore plus grand à explorer.

Il n’a toutefois pas été facile de consacrer du temps et de l’espace à cette exploration, même si j’avais décidé dès le départ que ce serait l’un des piliers de ce parcours. J’ai été influencé par cette conviction selon laquelle je perdrais mon temps si, au lieu d'écrire, je me mets à dessiner, à bouger mon corps ou à créer des sculptures en lien avec ce processus. Il m'a fallu plusieurs mois pour parvenir à utiliser l'art et le corps, et c'est là que j'ai vraiment pris plaisir à ce parcours. Le mouvement et la créativité font partie intégrante de ma nature. Mais souvent la raison et la productivité, en tant que rôles valorisés par la culture dominante, s'emparer de mon être et me séparer de ce qui me comble de vie.

Le temps a joué un rôle très précieux dans mon processus d’écriture. Les Grecs avaient deux mots pour désigner cette notion : “ Kronos ” et “ Kairos ”. Pour moi, il a été important de comprendre la différence entre les deux. Kronos mesure le temps de manière linéaire, en termes de quantité et de productivité, et me bloque à de nombreux moments où j’ai l’impression de ne pas “ en faire assez ” par rapport à mes attentes. En revanche, Entrer en contact avec Kairos, l'instant présent, l'éternel présent, me permet d'oublier la notion de minutes et d'heures, et de me plonger dans l'expérience, comme si je plongeais au milieu des lettres, des expériences et des concepts. C'est dans ce genre de temps que Je me sens “ présent dans le présent ”, où j'ai l'impression de “ tirer le meilleur parti ” du temps et d'apprendre et de progresser au passage.

Tout autre type de temps, lorsque l’on n’est pas dans le présent, représente une perte sur le plan vital, car il n’y a pas de présence. La perte de temps survient lorsqu’il n’y a pas de succession, lorsque nous sommes figés et piégés, existant dans un temps linéaire ; en somme, nous marchons sans nous déplacer, sans aller nulle part en termes de développement de l’âme.

Almaas, 2002, p. 186

Cette “ marche sans se déplacer ” me fait penser à l’image d’un hamster qui tourne en rond dans sa roue sans avancer. Pour moi, ces moments sont les plus éloignés de la notion de plaisir. Dans le Processwork, on pourrait dire que l’on tourne en rond autour d’une limite. Cela m’est arrivé avec l’écriture lorsque je ne m’abandonnais pas vraiment à l’expérience de ce que j’écrivais.

Almaas explique que la vie est constituée d’une succession de moments de présence dans l’instant, d’être présent dans le présent. Il évoque ce qu’est le “ temps réel de l’individu ”, celui de la vie réelle. D’après mon expérience, ce temps réel est ce à quoi je fais référence lorsque je parle de plaisir.

Pour moi, le plaisir, ce sont ces instants de plénitude, d'émotion et de connexion avec ce que je fais ou ce que je vis., que ce soit à travers la relation avec l'autre, ou à travers moi-même lorsque je mange, que je touche ou que je suis touché, etc. Cela va au-delà du fait qu'une chose soit agréable ou non simplement parce qu'elle est ce qu'elle est. Cela tient à la manière dont je vis ou dont je perçois cette chose, une “ l'attitude émotionnelle ” à la vie, aux choses, aux faits et aux relations… Et cette attitude s’est avérée essentielle et pertinente au moment de la rédaction de cette thèse, cette attitude revêtant autant d’importance que les thèmes abordés.

À mi-chemin, j'ai découvert détails ce qui permettait à mes doigts de glisser avec fluidité sur le clavier : écrire dans de magnifiques lieux naturels, profiter de la compagnie de la musique, me laisser le temps de m'arrêter pour ressentir, dessiner ou exprimer ce que je ressentais. C'était magnifique pour écouter et identifier d'où venait le plaisir alors que j'étais devant mon ordinateur. Une nouvelle façon de faire s'est alors dessinée, un nouveau parcours de vie, un parcours venu d'ailleurs.

En écrivant ces lignes, je souris, je suis émue et j'ai les larmes aux yeux. C'est parce que, pendant une grande partie de ma vie, je ne savais pas comment me sentir à ma place. Je ne savais pas comment voir la beauté, la valeur des petites choses, le bon côté des choses, etc. Je ne savais pas comment m'accepter la capacité à prêter attention aux signaux que m'envoyait mon corps à mes pensées, à mes actes et à mes sentiments. En trouvant du plaisir à écrire, j’ai commencé à changer mes habitudes, à mettre en quelque sorte des limites aux critiques et aux systèmes de croyances tyranniques qui s’étaient emparés de moi et avaient faussé ma vision de la réalité.

Parfois, j'ai essayé d'adopter une approche linéaire dans mon processus d'écriture. D'autres fois, je me suis laissé emporter par une inspiration passagère32 de cette expérience qui m'a donné envie d'approfondir le sujet. En me laissant porter par l'inconnu, par ce qui a retenu mon attention, j'ai peu à peu pris goût à l'écriture. J'ai aimé cette sensation que j'avais, surtout à la fin du processus, d'ouvrir de petites portes dans un labyrinthe où j'apprenais et comprenais les difficultés, où un nœud semblait se défaire, et où le chemin gagnait de plus en plus de lumière et de couleurs.

Je me rends compte qu’il y a eu des points que j’ai laissés pour la fin et qui ont par la suite été écartés de la thèse. Un chapitre qui a malheureusement dû être écarté était intitulé “ Le corps d’une femme sociale, culturelle et politique en relation avec le plaisir ”. Un sujet qui me tient particulièrement à cœur et qui est au cœur même de mon être, et c’est d’ailleurs ce thème qui a déterminé le sujet de cette thèse. Explorer et écrire sur les femmes, la sexualité, ainsi que les limites sociales et culturelles qui restreignent notre plaisir, voilà les thèmes qui m’ont poussée et inspirée tout au long de ce processus d’écriture, au point de m’y consacrer tant d’heures. Et il est curieux que, en cours de route, j’aie décidé de ne pas m’engager dans cette voie, alors qu’au départ, c’était mon objectif. Mais si j’ai appris quelque chose en chemin, c’est que je ne peux pas contrôler tout ce qui arrive, et que voyager, c’est s’ouvrir à ce qui se passe.

Et dans ce cas précis, le voyage devait prendre fin, à la fois en raison de la durée, de la fatigue et du besoin de prendre soin de moi. Comme je l’ai dit au début, je savais quelle était la gare de départ, mais pas l’heure d’arrivée. Et dans ce cas, l’arrivée, pour l’instant, porte la marque de Prendre soin de soi, se respecter et s'aimer soi-même. Une arrivée et un nouveau départ en soi.

Notre culture est faite de débuts et de fins. Tout commence et tout finit […] Cependant, toutes les cultures ne partagent pas cette vision. Le schéma illustrant le flux du yin et du yang met en évidence le mouvement perpétuel des essences ; rien ne commence ni ne finit, tout coule, et lorsqu'une chose atteint son apogée, cet apogée contient déjà en lui-même son contraire.

Tasso, 2008, p. 79

Il y a plus d’un an, un livre de Mireia Darder m’est tombé entre les mains : “ Née pour le plaisir ”. Ce livre a été pour moi un allié qui m’a encouragée à donner une voix au plaisir en tant que femme. J’ai même animé une série d’ateliers destinés aux femmes sur l’autonomisation par la sexualité, dans la perspective du Processwork, afin de commencer à explorer ce sujet. Mais à mesure que j’approfondissais mon exploration de ce concept, celui-ci s’est élargi, englobant des thèmes auxquels je n’avais pas songé. Curieusement, vers la fin de ce parcours, un autre ouvrage de la même autrice, qui vient tout juste de paraître, m’est parvenu : “ La société de la maltraitance ”. Et c’est ainsi que s’est déroulé ce parcours. Je ne pouvais pas explorer le plaisir et la sexualité des femmes, car la maltraitance m’en empêchait. Pour moi Il a fallu dépasser et assimiler cette histoire de maltraitance pour pouvoir aborder le plaisir, car c'était l'un des principaux facteurs qui m'empêchaient de me laisser aller au plaisir.

Heureusement, tout au long du voyage J'ai su suivre le cours des choses sans me laisser distraire par la destination ou l'objectif final, ce qui aurait créé des tensions et aurait compromis mon propre parcours.

D’autres thèmes que j’aurais aimé approfondir ou explorer davantage : le mythe de ma vie en lien avec la culture et ses rôles fantômes, les états modifiés et les addictions liées au plaisir dans la société. Mais surtout, j’aurais aimé impliquer davantage le corps et le mouvement, en tirant davantage parti de ma créativité et de mon intuition. Et ne pas m’être laissée guider autant par la conviction que je devais produire un texte “ sérieux et standardisé ”.

En revanche, des questions qui ne figuraient pas dans mon idée initiale, telles que les abus, ont pris de l'importance et ont trouvé leur place dans ce processus, apportant ainsi un élément essentiel à la guérison.

Au fil du temps, j’ai pris conscience d’une chose intéressante : la vie est un mystère à vivre et non un problème à résoudre, et il en va de même pour le plaisir. Au départ, je le percevais comme un élément problématique dans mon expérience. En changeant ma façon de voir les choses, j’ai pris plaisir à découvrir le mystère qui se cache derrière ma relation au plaisir. Parfois, nos pensées sont limitées, ce qui est oppressant et conduit souvent à une vision pathologisante.

b) Le critique en tant qu'allié

Une chose qui a été très présente tout au long de ce parcours, et qui m’a beaucoup appris, c’est la vigilance constante dont j’ai dû faire preuve pour éviter de donner des définitions pathologiques de moi-même et de mon expérience. J’ai été surpris de constater à quel point j’ai souvent réduire mon expérience à une pathologie, sans lui laisser la possibilité d'être explorée.

Compte tenu de la présence déterminante de la voix critique dès le début de la thèse, il était important et essentiel de lui accorder de la place et de l'écouter attentivement.

Au sein du système de croyances individuel, il existe des systèmes enflammés, occupés par des critiques, qui dépassent le cadre de la psychologie individuelle. Ils se composent de systèmes de croyances individuels, socioculturels et sociopolitiques. Il s’agit d’oppresseurs internes qui présentent des aspects socioculturels, mais que nous avons intériorisés. La voix critique intérieure est généraliste, elle n'est pas ciblée, ce qui la rend inutile.

Au premier abord, suivre le cours des choses en se tournant vers les difficultés qui s’annoncent peut sembler aller à l’encontre de l’intuition, voire dangereux. […] Suivre le Tao en se tournant vers les difficultés qui s’annoncent nous libère, car l’énergie physique et émotionnelle n’est plus gaspillée à lutter contre elles.

Diamond&Spark, 2004 : p. 19

Je trouve intéressant de parler du rôle ou de la figure du critique, et de l’aborder cette fois-ci avec affection, attention et compassion. Il m’accompagne depuis que j’ai à peine conscience de moi-même. Nous avons gravi des montagnes, traversé des rivières, parcouru des plaines… Il a toujours été là, et a souvent des choses à dire. Elle a pris, ou s’est vu accorder, un espace où sa voix a retenu toute l’attention, voire guidé le processus, en mobilisant beaucoup d’énergie et de force. Mais ses manières n’ont pas été celles d’une bonne compagne de voyage, générant beaucoup de douleur, d’oppression et de souffrance. Au cours de ce voyage, notre relation s’est modifiée à chaque étape. Cela n’a pas été une tâche facile, mais cela s’est avéré indispensable pour ma santé et mon bien-être. En effet, ce travail n’aurait pas été possible sans ce changement dans notre relation.

Dans mon histoire, ma voix intérieure critique a exercé une très forte influence : elle a minimisé ma souffrance, m’a poussée à repousser mes limites, m’a opprimée et m’a fait croire que je ne servais à rien. C’est pourquoi il a fallu que je l’entraîne et que je l’éduque pour pouvoir l’écouter et trouver l’utilité de ses messages. J’ai rassemblé chaque voix critique qui m'a freinée en tant qu'écrivaine, en l'explorant et en l'écoutant jusqu'à ce que j'y trouve le message utile et la sagesse qu'elle recelait, en approfondissant et en prenant conscience de différents aspects afin d'écrire en toute plénitude et de me sentir plus épanouie.

Apprendre à tirer parti de la critique, plutôt que de simplement la combattre et de rester prisonnier d'un rôle de victime, relève d'une une nouvelle conception du pouvoir et du plaisir. Une façon de rester fidèle à moi-même et emmener le critique dans un univers de beauté. Une étape indispensable pour apprendre à se concentrer davantage sur la beauté de la vie.

Nous parlons ici de quelque chose de très profond ; il ne s'agit pas seulement de plaisir, ni simplement de nous emmener au paradis. C'est un changement de perspective sur le monde. La critique a été l'une des pires choses que j'ai connues dans ma vie, et j'ai réussi à la transformer grâce à la créativité et à un regard neuf, jusqu'à ce qu'elle devienne une alliée qui enrichit mon écriture et mon processus créatif.

❖ Quelques avis de la critique :

C : “ Tu ne pourras pas passer autant de temps à te renseigner sur le plaisir si tu ne sais pas comment t’y connecter. Tu ne pourras pas le faire durer et tu retomberas en dépression. “

→ Il est important d'être attentif à ce qui m'arrive, sachant que j'ai de grandes limites en matière de plaisir. Cela indique qu'il y a là, dans la dépression, un aspect important à explorer. C'est la distinction entre le bien et le mal, entre savoir ou ne pas savoir se comporter d'une certaine manière, qui est pour moi source de souffrance. Le fait de penser que je devrais éprouver du plaisir me fait souffrir.

C : “ Tu n’as jamais réussi à entrer en contact avec le plaisir, et voilà que tu écris sur la façon d’y vivre pleinement. Tu ne sais même pas ce qu’est le plaisir ! Tu as un “handicap” “

→ L'idée est de se concentrer sur la difficulté à profiter pleinement du plaisir, à essayer de vivre l'instant présent.
Et regarde quelles barrières m'empêchent d'avancer.

C : “ Pourquoi faut-il faire une distinction entre la sexualité masculine et la sexualité féminine en matière de plaisir ? ”

→ Cela met en lumière un aspect historique important tant du corps que de l'histoire des femmes, par opposition à celle des hommes. Cela m'évoque le sexisme, le système patriarcal…

C : “ Fais attention à ce que tu dis quand tu parles de féminisme et des femmes. Si tu parles de féminisme, tu dois lire beaucoup de livres et mener une réflexion très approfondie. “

→ Cela nous fait penser aux systèmes de croyances qui nous influencent.
Cela me rappelle que j'écris sur mon expérience. L'important, c'est le respect que j'ai pour moi-même et pour ma vérité, au-delà de ce que pense ou dit la culture dominante.

C : “ Si tu n'es pas irréprochable ou parfait, tu vas être critiqué. ”

→ Cela permet de mettre en lumière un rôle social fantôme présent dans de nombreuses idéologies. Ce rôle est l’antithèse du plaisir ; il réduit les gens au silence et me réduit au silence. On le retrouve dans le féminisme, le racisme, le marxisme… Expliquez comment ces dynamiques de rôle m’empêchent de connaître le plaisir et de m’exprimer librement, et m’empêchent d’être moi-même par crainte de l’humiliation ou de la critique.

C : “ Personne n'aura envie de lire une thèse sur la vie de quelqu'un. Ça ressemblera à un journal intime. “

→ Mettre en avant d'autres personnes ayant vécu des expériences similaires, et ce qu'elles
ce que je peux faire pour ne pas me sentir aussi seule. Ce que je vis ou ce que j'apprends relève de ma vie privée, mais ces schémas peuvent être utiles à d'autres. N'oubliez pas que le travail sur soi est politique et nécessaire.

Je peux aborder sous un angle positif l'autre facette du plaisir et ainsi comprendre quels mécanismes et processus favorisent ou entravent l'accès au plaisir.

C : “ Ça doit servir à quelque chose. ”

U → Souligne l’importance de déterminer comment en tirer parti, tant pour moi que pour les autres. Cela m’aide à rechercher le sens de cette démarche et à identifier à qui elle s’adresse.

C : “ Il est incongru de mener ce travail dans l'angoisse. On ne prend aucun plaisir à rédiger une thèse. “

→ Je garde à l'esprit qu'il est important de ne pas me mettre la pression, et de prêter attention aux critiques ou aux systèmes de croyances qui influencent mon comportement.

Je vais essayer de trouver des moyens d'écrire de manière à y prendre plaisir et à découvrir ce que j'ai envie d'écrire, plutôt que de me sentir obligé de le faire.

Parlons du système de croyances sociales lié à la pression qui nous pousse à éprouver du plaisir.

C : “ Ne perds pas ton temps avec des dessins, la créativité et les jeux pour faire bouger ton “ petit ” corps. Sois productif et avance. “

→ Le lien avec moi-même et ma capacité à rechercher des modes d’apprentissage non rationnels sont anéantis par le sarcasme, qui relève de la violence. Il s’agit d’un aspect social et culturel.

C : “ Tu ne sais pas bien écrire, c’est pour ça qu’à l’école, on te mettait toujours à l’écart. Si tu ne ressens pas ce que tu écris, tu ne comprends rien et c’est le chaos. “

→ Souligne l'importance de se connecter à son cœur et à ses sentiments, pour être
capable de m'exprimer à partir de là. Cela me rappelle que mon potentiel réside dans ma capacité à ressentir.

C : “ Si tu fais ta thèse sur le plaisir, les gens vont te prendre pour un ”pervers“. »

→ Parlons du système de croyances de la société. Il y a une dimension culturelle. Au début, j’ai eu du mal à dire que je rédigeais une thèse sur le plaisir. Je me suis justifiée en expliquant qu’il s’agissait d’aller au-delà du plaisir sexuel.

C : “ Si tu n'expliques pas toute ton histoire, personne ne comprendra pourquoi tu fais ça. ”

→ Cela me rappelle l’importance des limites : je ne suis tenue à rien. Ni à rédiger la partie théorique sur l’évolution historique, ni à partager mes moments ou situations les plus douloureux. Je peux expliquer mon parcours d’apprentissage sans avoir à entrer dans des détails intimes que je dois préserver.

C : “ Tu n'écris rien de nouveau. Tu n'apportes rien. “

→ Cela me rappelle qu'il faut que je croie en moi, que je fasse confiance à mon expérience et, d'une certaine manière, à quel point cela peut être important pour le monde.
On a beaucoup écrit sur le Processwork. Je me suis appuyé sur l'ensemble de ces connaissances pour me concentrer sur ce sujet précis. Mais j'ai surtout puisé dans ma propre expérience pour approfondir mon apprentissage.

C : “ Tu ne sauras pas comment conclure ta thèse, car elle ne sera jamais assez aboutie. Il faudra que tu aies tout compris pour pouvoir la terminer. “

→ Cela m'invite à prêter attention à mes exigences envers moi-même et à mon perfectionnisme. Cela m'incite également à garder à l'esprit qu'il s'agit d'un sujet très vaste que je devrai délimiter, car je ne peux pas prétendre tout couvrir. Il faut accepter qu'il y aura toujours quelque chose qui manquera. Cela me rappelle que le plaisir passe par la définition de limites.

10. Conclusions et enseignements tirés

Nous définissons la réalité en fonction des expériences, des connaissances et des systèmes sociaux et culturels au sein desquels nous avons grandi. Nous créons notre propre vision de la réalité, et dans mon cas, il m’a fallu changer de point de vue pour élargir mes perspectives. Le plaisir n’avait pas sa place en moi. J’ai dû m’atteler à déconstruire toutes les barrières et les croyances qui me le refusaient, me cantonnant à une identité faite de souffrance et de lutte. J’avais érigé mes propres limites au sein de mon univers, et j’en avais exclu le plaisir. Moi seule pouvais m’accorder la permission ou l’opportunité de créer quelque chose de différent, et c’est ce que j’ai fait.

En arrivant à ce stade, je me retrouve confrontée à une difficulté qui m’est familière : mettre fin à quelque chose et fixer des limites. Je ressens la peur, le poids de cette exigence, la tristesse de lâcher prise, l’insécurité liée au fait de m’aventurer vers ce qui va suivre, la résistance à abandonner ce que je connais… D’innombrables sensations, émotions et pensées parcourent mon corps et occupent mon esprit. Et pour ne pas me laisser emporter par la confusion, je porte mon regard sur tout le chemin parcouru avec ce texte, et surtout sur ce que j’ai appris : poser des limites, dire non aux abus ou aux critiques, mettre fin aux pensées obsessionnelles ou à cette tendance constante à me pathologiser. Et en me reconnectant à cette capacité dont je dispose, je poursuis ma route avec le besoin de prendre soin de moi et de faire de la place aux nouvelles choses qui arrivent. Il est donc temps de clore ce parcours.

Ce parcours a été riche en enseignements, surtout sur le plan expérientiel et émotionnel, plutôt que rationnel ou intellectuel. S’il y a une chose que je peux dire, c’est que Ce fut un véritable pèlerinage que cette quête de l'harmonie entre mon corps, mon esprit et mon âme.. Et aujourd’hui, alors que la fin approche, je peux me sentir comblée, d’un point de vue expérientiel, par l’ensemble de ce parcours. Ce fut un chemin long et difficile, au cours duquel je me suis sentie mise à nu jusqu’au plus profond de mon âme ; j’ai appris à le parcourir avec bienveillance et respect, et surtout, j’ai découvert l’amour inconditionnel envers moi-même.

J'ai commencé ce voyage en considérant le plaisir comme quelque chose de statique, de figé, comme une fin ou un lieu à atteindre, comme s'il s'agissait d'un objectif. Et ce que j'ai surtout appris, c'est de découvrir le chemin du retour.

Oui, ça fait un retour au pays…

L'un des aspects essentiels pour pouvoir retourner à ce que j'appelle “ chez moi ” est pour me réapproprier mon corps, pour respirer et ressentir ce qui s’y passe. Que le corps cesse d’être un lieu hostile, douloureux ou dangereux, et qu’il devienne un foyer où je suis accueillie, où je trouve refuge, où je peux m’épanouir et, surtout, où je me sens en sécurité, en prenant soin de moi-même. Cela s’oppose à l’expérience du corps comme un lieu qu’il faut fuir, comme cela a pu être le cas lors d’abus ou d’épilepsie. Rentrer chez soi, c’est sentir que je vis à l’intérieur de moi-même, et que je suis en connexion avec ma nature, mon essence et avec le sens le plus profond de moi-même.

Un deuxième aspect essentiel concerne cet apprentissage qui me procure le détachement que je ressens lorsque je vais à l'essentiel, jusqu’à la phase 4. Une leçon que la nature m’a enseignée alors que j’étais à deux doigts de mourir lors du tremblement de terre, et qui m’a permis d’accéder à un état de plaisir et de détente très profonds, au-delà de ce qui se passait. Cela impliquait d’accepter la mort et de renoncer à la lutte, à l’identité, à la réalité consensuelle et aux polarités, pour atteindre le niveau de l’essence.

J’ai entamé ce parcours avec une intention précise, mais c’est au fil de l’écriture que le processus s’est dessiné. Les abus se sont immiscés dans mon écriture sans me laisser la possibilité de poursuivre ma quête du plaisir. Dans mon cas, les abus et le plaisir étaient intimement liés, et il m’aurait été impossible de renouer avec mon propre corps sans accepter l’histoire qui y est inscrite.

J'ai découvert que Pour moi, le plaisir, c'est d'être pleinement en phase avec ma totalité, c'est d'accueillir et d'embrasser toutes les facettes de ma personnalité en harmonie.. Faire partie de ce tout, c’est notamment dire NON à la voix critique et briser ce schéma qui m’empêche de m’accorder de l’espace, à moi-même et à ma plénitude, y compris mes imperfections. Et les abus font partie de mon histoire : des abus sexuels dans le passé, puis des abus intérieurs qui, bien que moins présents et moins intenses aujourd’hui, continuent de hanter mon quotidien.

Pour ce voyage, je me suis préparée avant de partir, en réfléchissant aux compétences et méta-compétences qui me seraient utiles pour rendre le parcours aussi beau et agréable que possible. Je me suis engagée sur la voie de l’exploration du plaisir à travers ma propre expérience, ma conception et ma perception de celui-ci, tout en observant ce qu’il représentait ou avait représenté pour la société à travers l’histoire. Je l’ai également exploré sous l’angle de la santé et de la manière dont nous gérons la douleur et la détresse en tant que société. La nature s’est imposée sur ce chemin, ainsi que l’importance du lien avec elle, avec ses cycles et ses rythmes. L’importance de l’accepter telle qu’elle est, sans vouloir la dominer, ni imposer que les choses soient d’une certaine manière. La nature et la vision taoïste m'ont apporté des enseignements importants sur le lien avec le plaisir.

Dans ce processus il a été important pour moi de connaître mon univers mental. Pour comprendre mes systèmes de croyances et mes réactions face aux peurs et aux rejets, et faire taire chaque voix de mon critique intérieur afin de dévoiler le message qui se cachait derrière. Et pas seulement la carte mentale, mais aussi la carte corporelle. J’ai exploré le monde des rêves à travers les symptômes chroniques, les expériences corporelles et les événements marquants qui ont jalonné mon parcours, afin de révéler les énergies mythiques ou les schémas archétypaux de mon être ; ces tendances qui ont été présentes tout au long de ma vie. Dans tous ces éléments, j’ai vu comment, à travers les personnages secondaires, je peux accéder davantage au plaisir. Même ces personnages qui ont eu un impact considérable sur ma vie ont été des sources d’apprentissage et de transformation.

La possibilité d'explorer différents rôles, différentes voix et différentes expériences s'est avérée essentielle dans le cadre du travail sur les traumatismes et les maltraitances. Travailler sur ces différentes dimensions et être capable d’accepter les différentes phases de l’expérience et de la confrontation face aux abus. Mais sortir du rôle de victime a été essentiel pour le travail sur mon agresseur intérieur.

Grâce à tout cela, je me suis débarrassée de toutes ces couches que j'avais créées autour de moi par le passé pour faire face à ce monde. Cela a été comme éplucher un oignon, couche après couche, pour me retrouver nue, libérée de toute critique et de tout système de croyances, et ainsi pouvoir me reconnaître à nouveau, renouer avec mon essence et décider quelle robe je veux porter et comment. Cesser de simplement survivre, commencer à choisir la vie que je veux mener.

Ce fut un parcours vers la plénitude, vers la découverte de moi-même, de qui je suis et de la manière dont je me comporte dans le monde. J'ai exploré aussi bien les aspects les plus connus de mon identité que ceux qui en sont les plus éloignés, dans le but d'avoir une vision plus complète de moi-même et, par conséquent, une réalité plus démocratique.

Travailler sur le plaisir et mener ce processus à long terme pour explorer mes limites en matière de plaisir m’a aidée à mieux me connaître et à me reconnecter à mon mythe de vie. J’ai découvert qu’être en lien avec le plaisir, c’est être profondément en lien avec mon être, c’est être intimement en phase avec mes désirs et mes besoins. C’est être très proche de moi-même et suivre attentivement les signes.

En travaillant sur mes points forts à long terme, j'ai commencé à intégrer de nouvelles expériences et, d'une certaine manière, une nouvelle identité dans ma vie, en m'autorisant davantage à être créative, à ressentir et à apprécier la beauté. C'est seulement lorsque je me suis suffisamment aimée que j'ai pu me voir dans ma globalité.

Dans le cadre de ce projet heuristique, il m’a été indispensable de bénéficier d’un soutien extérieur. Des superviseurs qui m’ont enrichi par leurs retours et m’ont aidé à approfondir le processus, grâce à un regard extérieur détaché. Il a également été important de développer en moi le regard du métacommunicateur, afin d’observer les processus primaires et secondaires de l’expérience, sans jugement et avec compassion. Cela m’a aidé à m’ouvrir à l’expérience et à l’explorer avec curiosité.

Accepter que le changement fasse partie intégrante de la vie et que les choses suivent leur cours et prennent du temps à évoluer. Ce n’est pas facile, mais c’est essentiel. Au début, j'aspirais à me connecter pleinement au plaisir. Mais il m'a fallu beaucoup de temps et accepter le mystère de la vie pour en arriver là où j'en suis aujourd'hui et me connecter à ce que j'appelle désormais le plaisir. C'était différent de ce que je croyais il y a un an. La vision que l'on a de la vie évolue, tout comme le sens que l'on donne à son importance.

“ Nous l’avons fait parce que nous ne savions pas que c’était impossible ”

Le simple fait d'avoir rédigé ce texte m'a permis de me pencher sur le plaisir, de le valoriser et de lui laisser la place nécessaire pour qu'il s'intègre davantage dans ma vie. Prêter attention à chaque instant, être à l'écoute de ce qui me permet ou non d'être en phase avec moi-même, et observer quelles croyances et quelles voix guident mes actions à chaque instant.

Avec plaisir…

Ce que j'ai découvert à propos du plaisir, c'est que je ne peux pas le décomposer en morceaux,
mais je ne peux l'envisager que dans son ensemble.
Ce n'est pas forcément un lieu d'extase,
ni de bonheur, ni d'absence de souffrance ou de douleur.
C'est un état qui va au-delà de la question de savoir si l'on est ou non, mais qui porte sur la manière d'être.
Le plaisir, c'est de vivre l'instant présent et d'accepter les choses telles qu'elles sont, sans lutter.
C'est accepter sa nature.
Parler de plaisir, c'est parler du présent, voire d'abus.
Car tout fait partie de la même histoire, de la même réalité, de la même culture patriarcale qui s'inscrit dans le monde entier et ses complexités.
Il s'agit d'être dans la fluidité du processus et de m'accompagner tout au long de la
difficultés.
Il s'agit de m'écouter, de me sentir et de suivre les signaux de mon corps.
Oui, c'est d'être à l'écoute de mon corps et de sa sagesse.
C'est ce sentiment de liberté que procure le fait de ne pas s'attacher et de pouvoir fixer des limites.
C'est savoir dire « OUI » quand c'est « OUI »,
et savoir dire « NON » quand c'est « NON ».
Il s'agit de se plonger dans cette situation de maltraitance pour en extraire le pouvoir qui s'y cache.
Il s'agit de découvrir la carte intérieure et de plonger dans les profondeurs avec compassion, curiosité et amour.
C'est m'aimer sans condition.
Il s'agit de me respecter dans mes peurs, mes limites et mes insécurités, sans les repousser.
C'est celui qui pousse qui s'arrête.
Il s'agit de mettre un frein à l'obsession ou au jugement, et, par conséquent, d'accepter que cela existe.
C'est accepter de faire des erreurs et de les considérer comme des occasions d'apprendre.
C'est voir le rôle de l'enseignant dans ces abus.
C'est m'accepter dans ma diversité et ma globalité, et faire en sorte que mes différentes facettes coexistent en harmonie.
C'est… sans le poids des croyances et des obligations.

Pour fixer une limite à ce texte et m'aider à le conclure, je dois accepter que ces conclusions ne soient pas parfaites. L'imperfection fait partie du mystère de la vie et de l'absence de souffrance. Sans cette imperfection, la perle ne se serait pas formée à l'intérieur de l'huître. C'est l'imperfection qui apporte beauté et magie. Nous essayons de décrire des choses magiques, et c'est parfois difficile.

C’est avec gratitude et respect que je porte aujourd’hui un regard rétrospectif sur mon parcours, et je suis heureuse de clore cette thèse et de faire place à de nouvelles étapes de ma vie. Je sais qu’il me reste encore beaucoup à apprendre, mais ce que j’ai appris jusqu’à présent me suffit pour continuer à aller de l’avant. Accepter et reconnaître mon histoire constitue une excellente base pour s'engager sur une nouvelle voie. Je suis prêt(e) et impatient(e) de développer et d'explorer de nouveaux schémas, de nouveaux horizons et de nouvelles expériences. J'accueille à bras ouverts le mystère de la vie.

Je terminerai par une phrase qui m’a profondément touchée lorsque je l’ai lue : “ Prends conscience que là où nous sommes, c’est là où nous sommes arrivés ”. Ainsi, tout ce que je cherche à l’extérieur ou dans l’avenir se trouve déjà en moi. Il suffit d’y faire confiance et de lui laisser de la place. <<Eva…welcome home>>

11. Références bibliographiques

Ahmed, Sara (2010) La promesse du bonheur. Duke University Press.

Almas, A.H. (2002) Les facettes de l'unité. L'ennéagramme des idées sacrées. Le lièvre de mars

Castaneda, Carlos (2017). Voyage à Ixtlan : les enseignements de Don Juan. Mexique : Fondo de Cultura Económica, 1972. Réimpression 2017.

Darder, Mireia (2014). Nées pour le plaisir : instinct et sexualité chez la femme. Barcelone : Institut Ridgen Gestalt.

Darder, Mireia (2019). La société de la maltraitance. Móstoles : Institut Ridgen de Gestalt

Diamond, Julie et Jones, Lee Spark (2004). Un chemin qui se trace en marchant : le « Process Work » en pratique. Portland : Lao Tse Press

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Han Byung-chul. La société et la fatigue. Herder, 2012
https://archive.org/details/271058357LaSociedadDelCansancioByungChulHan/page/n67

Kumar, Satish (2018). Une simplicité élégante. Barcelone : Icaria

Mindell, Amy (1995). Les « métacompétences », l'art spirituel de la thérapie. Oakland : Lao Tse Press

Mindell, Arnold (1995). Assis dans le feu. Barcelone : Icaria

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Mindell, Arnold (2017). Le corps du chaman. Barcelone : DDeXpresiones de democracia profunda

Mindell, Arnold (1995). River’s Way : La science des processus du corps de rêve. Pingouin

Mindell, Arnold (2017). Conflit : phases, espaces de discussion et solutions.

Muñoz Goulin, Julián (2001). Le taoïsme. Madrid : Acento, éd.

Tasso, Valérie (2008). Le contre-manuel du sexe. Thèmes d'actualité : Madrid

Tse, Lao (2016). Le Tao Te Ching. Grenade : Valparaiso Ediciones S.L.

Van der Kolk, Bessel (2015). Le corps en garde la trace : cerveau, esprit et corps dans le processus de dépassement du traumatisme. Barcelone : Eleftheria

Pierre Morin et Gary Reiss (2010). « Inside Coma » : un nouveau regard sur la conscience, la guérison et l'espoir. Praeger

Watts, Alan (2010). Qu'est-ce que le Tao ?. Barcelone : Kairós

Autres :

Une grande partie de ces informations provient des différents séminaires auxquels j'ai participé au cours de plus de sept ans de formation, principalement à l'Instituto de Trabajo de Procesos et au Deep Democracy Institute.

Une grande partie du glossaire est tirée du « Glossaire fusionné ».

http://psicorockgia.com/la-sociedad-depresiva-del-siglo-xxi

Vidéo de Pierre Morin : https://www.youtube.com/watch?v=2FD5_qFRcpY


  1. Attribué à Carol Hanisch ︎
  2. Attribué à Arnold Mindell ︎
  3. La « limite » : elle représente la frontière de l’identité connue ainsi qu’un point de contact avec des expériences ou des identités inconnues. D’un point de vue structurel, une limite sépare le processus primaire du processus secondaire. Les animateurs utilisent divers outils pour aider une personne à franchir cette limite et à mener à bien ce qu’elle cherche à dire, à faire ou à être. ︎
  4. Contexte : communiquer de manière indirecte sur les processus ou faire le “ point sur la situation ” pour sensibiliser les participants. ︎
  5. Champ : Une atmosphère émotionnelle ou la perception d'une conscience commune particulière qui semble se transmettre par des moyens acausaux et non newtoniens. Ou encore, une zone dans l'espace au sein de laquelle agissent des lignes de force. Il est simultanément partout et avec tout le monde. Il est ici et maintenant dans son intégralité, dès lors que nous y pensons simplement. ︎
  6. Téléologie : croyance selon laquelle les phénomènes naturels ne sont pas uniquement déterminés par des causes mécaniques, mais aussi par un dessein ou une finalité globale de la nature, ou selon laquelle il existerait une cause finale ou future. ︎
  7. Conscience : la prise de conscience de la conscience, c'est-à-dire la capacité d'être conscient du fait que l'on est conscient de l'expérience phénoménologique. ︎
  8. Signaux : éléments d'information. Un indicateur, qui se manifeste généralement par un mouvement, une expression, un ton de voix ou tout autre signal non verbal, et qui véhicule un sens. ︎
  9. Systèmes de croyances : ensemble de principes ou de dogmes influencés par divers éléments de la vie d’une personne et évoluant au fil du temps. ︎
  10. Rôle : un point de vue ou une fonction au sein d'un domaine, généralement occupé par différentes personnes à différents moments. Le concept de rôle relève de l'aspect « onirique » du processus. Bien que chaque rôle – tel que celui de patron, de subordonné, de patient ou d'accompagnateur – semble être associé à un individu donné, chacun d'entre nous est plus vaste que n'importe quel rôle. En d'autres termes, les personnes ne se résument pas à leurs rôles. ︎
  11. Métacompétences : capacité à mettre en pratique les compétences. Qualité subjective qui sous-tend nos capacités. Ce sont les attitudes, les valeurs et les convictions ressenties qui expriment profondément notre manière de travailler avec les autres. ︎
  12. Les critiques intérieures : on parle généralement de “ critiques intérieures ” pour les distinguer d’un critique extérieur (par exemple, une autre personne), mais bien sûr, bon nombre de ces voix critiques internes peuvent également correspondre à des oppressions intériorisées, etc. Autrement dit, nous avons intériorisé quelque chose qui nous rabaisse en raison de notre genre, de notre âge, mais aussi à la suite d’abus, d’humiliations et d’autres traumatismes. ︎
  13. Démocratie profonde : conviction selon laquelle il existe une sagesse dans, sous ou derrière tous les points de vue, et selon laquelle la liberté d’expression des opinions et des expériences diverses doit être garantie afin de permettre la compréhension de cette sagesse plus profonde, de trouver des solutions durables à des problèmes complexes et de favoriser l’épanouissement de communautés plus saines. La démocratie profonde est à la fois un concept fondamental et une « méta-compétence » (attitude émotionnelle) multidimensionnelle face à la vie, qui reconnaît l'importance fondamentalement égale des enjeux et préoccupations de la réalité consensuelle (faits, enjeux, problèmes, personnes), des figures du monde onirique (rôles, fantômes, orientations) et de l'essence (terrain d'entente) qui relie tout le monde. ︎
  14. Aîné : Rôle ou figure capable de comprendre, de faire preuve d'empathie et d'apporter son soutien à des individus ou des groupes en conflit, de part et d'autre d'une question, de manière simultanée et avec compassion. ︎
  15. Expériences secondaires : elles sont liées au processus de marginalisation. ︎
  16. Processus secondaire : désigne les expériences les plus éloignées du sentiment d’identité d’une personne. Il s’agit d’aspects de nous-mêmes auxquels, en tant qu’individus ou groupes, nous n’avons pas tendance à nous identifier ou que nous ne souhaitons pas assumer. Souvent, nous projetons ces aspects sur des personnes que nous considérons comme “ différentes ”. Nous pouvons alors marginaliser ou admirer ces qualités, attribuant ainsi des traits d’infériorité ou de supériorité à d’autres groupes. ︎
  17. L'essence : ce point commun qui nous relie tous. Lorsque l'essence se manifeste, elle
    s'exprime en termes d'éléments et de processus du « Pays des rêves » et de la « Réalité consensuelle » ︎
  18. Synchronicités : coïncidence temporelle apparemment significative entre deux ou plusieurs événements similaires ou identiques, sans lien de causalité entre eux. Il s'agit d'une combinaison d'expériences psychologiques et d'expériences du monde extérieur ou physiques. ︎
  19. rang : position relative au sein de la société, d'une organisation, d'une communauté ou d'une relation, qui résulte de différences perçues selon divers critères tels que le genre, l'origine ethnique, l'âge, l'orientation sexuelle, l'apparence physique, l'état de santé, le niveau d'éducation, la langue, la situation financière, la conscience psychologique ou spirituelle, etc. ︎
  20. Canal : il s'agit de vecteurs de signaux qui transmettent des communications intentionnelles et non intentionnelles. Dans la théorie de la communication non verbale (PW), on distingue quatre canaux irréductibles : la proprioception, la vision, l'ouïe et le mouvement ; ainsi que deux canaux composites : la relation et le monde. ︎
  21. niveaux de conscience : nous comprenons qu’il existe trois niveaux : la réalité consensuelle, le monde des rêves et l’essence. Tous ces niveaux coexistent simultanément. ︎
  22. Rang social : il s'agit de l'un des quatre types de rangs du paradigme du Processwork. Il s'agit d'un type de rang externe, déterminé par la culture et la société dans lesquelles nous vivons. ︎
  23. Attribué à Mahatma Gandhi ︎
  24. Attribué à Brigitte Vasallo ︎
  25. Énergie X : il s'agit d'une énergie perturbatrice, liée au processus secondaire ︎
  26. Le terme “ Rêver ” (avec une majuscule) désigne le domaine de l’expérience indifférenciée, ce que Mindell appelle également la « réalité sensible ». Le terme « rêver » (avec une minuscule) fait référence au fait de percevoir et de suivre des expériences oniriques. ︎
  27. Métacommunicateur : il s’agit d’une sorte d“” observateur détaché » que l’on retrouve dans le bouddhisme. C’est une capacité d’autoréflexion qui permet de remarquer, d’organiser et de rendre compte de ses propres expériences. (Diamond & Spark, 2004 : 28) ︎
  28. État modifié : il s'agit d'un état qui s'écarte de la conscience ordinaire ︎
  29. Attribué à Bessel Van Der Kolk ︎
  30. Rôle fantôme : dans le Processwork, il s'agit des rôles qui font partie du système, mais qui ne sont pas représentés, en ce sens que personne au sein du groupe ne les incarne. Il s'agit de voix, de points de vue ou d'opinions qui ne sont pas acceptés ou reconnus par la majorité ou la culture du groupe. ︎
  31. Rang psychologique : il s'agit de l'un des quatre types de rangs du paradigme du Processwork. Il est interne et lié aux qualités personnelles ainsi qu'à la manière d'aborder la vie. ︎
  32. En lien avec le “ flirt ”. Flirt : nous utilisons le mot “ flirt ” dans son sens le plus général, à savoir quelque chose qui tente d’attirer notre attention. Une fleur, par exemple, peut « flirter » avec nous (et vice versa !). Ce flirt est si fugace qu’on ne le remarque généralement pas ou qu’on l’oublie aussitôt. Pourtant, dans la communication, le flirt joue un rôle important en tant que précurseur des signaux et des situations de communication potentiellement difficiles. ︎